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Coralie, Daniel et Marc ne trouvent pas de médecin traitant en Wallonie et à Bruxelles: "Personne ne nous accepte"

 
 

Face à la pénurie de médecins généralistes dans certaines régions du pays, des patients éprouvent de grandes difficultés à trouver un nouveau médecin traitant. C’est le cas de Coralie, Marc et Daniel, qui s’inquiètent sérieusement de la situation pour leur propre santé et le suivi médical de leurs proches. Comment expliquer ce manque criant de généralistes en Wallonie et à Bruxelles ?

Les médecins généralistes se raréfient progressivement et le constat n’est pas neuf. Comme nous vous l’indiquions en janvier dernier, une commune comme Berloz, dans la campagne liégeoise, s’est retrouvée sans médecin, alors qu’elle en comptait quatre il y a quelques années.

Trouver un nouveau médecin traitant peut être une tâche particulièrement ardue. Les généralistes sont en effet souvent débordés et n’acceptent plus de nouveaux patients dans plusieurs régions du pays. Pour les patients, se rendre dans une autre commune pour une consultation médicale n’est pas non plus chose aisée.

A Soignies, en province de Hainaut, Coralie a contacté notre rédaction via le bouton orange Alertez-nous pour témoigner à propos de cette problématique.

Suite au déménagement de son médecin traitant, elle dit ne pas trouver de médecin généraliste près de chez elle.

"Je me sens refusée, ils pourraient quand même m’écouter ou me conseiller pour savoir ce que je dois faire", confie l’étudiante de 21 ans.

"J’ai des problèmes de santé depuis plusieurs années donc j’ai besoin d’un médecin pour un suivi régulier, pour ne pas devoir tout réexpliquer à chaque fois. Parfois, ils n’arrivent pas à récupérer mon dossier médical. J’ai des problèmes d’estomac depuis longtemps, des vertèbres déplacées dans mon dos,… J’ai des crises de migraine et des problèmes de rein…"

Coralie raconte avoir contacté plusieurs médecins de sa région. Elle a souvent reçu la même réponse, ce qui l’inquiète.

"J’ai appelé dans toutes les villes voisines et ils ne prennent pas de nouveaux patients. Je rappelle et on me dit toujours la même chose. Apparemment, ils ont des quotas de dossiers et ils ne savent plus prendre de nouveaux patients. Même répondre à une question, ils ne savent pas."

Après plusieurs appels infructueux, elle a trouvé une solution temporaire car peu confortable.

"Récemment, j’ai enfin trouvé un médecin loin de chez moi. Je ne sais pas me déplacer quand je veux. Mes parents ont une voiture mais ils travaillent aussi. Je me déplace en bus, qui ne s’arrête pas devant chez le médecin donc c’est compliqué. Le médecin se trouve à Louvignies, à 10 minutes de Soignies en voiture. Je vais au moins une fois par semaine chez le médecin pour faire les examens nécessaires. C’est étonnant de ne pas trouver facilement un médecin près de chez soi."

Nos médecins de famille, présents depuis 40 ans, ont décidé d’arrêter leur carrière en même temps

A Bruxelles, du côté de Neder-Over-Heembeek, Marc (68 ans) et Daniel (74 ans) ont également tenu à mettre cette problématique en évidence.

Les deux frères s’inquiètent pour leur maman de 94 ans et à plus long terme pour eux-mêmes.

"Nos médecins de famille, qui sont là depuis 40 ans, ont décidé d’arrêter leur carrière. Ils sont tous les deux dans le même cabinet. Ils arrêteront au même moment", confie Daniel. "Nous sommes sans médecin traitant malgré les coups de fil passés à plusieurs médecins qui habitent la région. Personne ne nous accepte. Quand je dis ‘nous’, je pense à la population, pas spécialement nous personnellement. Petit à petit, on va perdre nos médecins. En plus de la pénurie, il n’y a aucun médecin qui peut se déplacer au domicile des patients."

"Pour des personnes âgées, comment faire pour avoir des médicaments ? Comment obtenir une prescription ?", s’interroge Marc, un ancien policier. "Pour l’instant, quand on dit aux médecins de la commune qu’on est un nouveau client, il ne nous acceptent plus car ils sont débordés. Ils ne viennent plus à la maison."

Et d’ajouter: "Notre maman de 94 ans a la chance que toute notre famille se mobilise pour l’aider à aller chez un médecin. Mais que font les personnes seules ?", ajoute Daniel.

Il faut bien nuancer quand on parle de pénurie

Suite à ces différents témoignages, peut-on vraiment parler de pénurie de médecins généralistes en Wallonie et à Bruxelles? Risque-t-elle de s'aggraver? Pour Paul De Munck, président du Groupement belge des omnipraticiens (GBO), il est "évident" que les deux régions font face à un manque de médecins généralistes.

"Il manque des médecins généralistes et il va en manquer encore plus dans les années qui viennent car le temps que les mesures que nous prenons pour combler ce manque se mettent en place, on va encore vers une pénurie plus grave que celle qu’on connaît déjà aujourd’hui. Il faut bien nuancer quand on parle de pénurie. Peut-être qu’en nombre absolu de médecins, on pourrait dire qu’il y a suffisamment de médecins, si on calcule le nombre de médecins par nombre d’habitants. Ce n’est pas ça la question, c’est plutôt ‘Où sont-ils répartis ?’. Il y a des zones, des villages, des quartiers, des communes, des villes qui sont déjà aujourd’hui en pénurie. La preuve est que beaucoup de médecins généralistes disent ne plus pouvoir prendre de nouveaux patients. Le problème est déjà réel."

D’où vient ce problème ?

Paul De Munck met le doigt sur la formation ainsi que sur l'évolution de la profession ces dernières années. Selon lui, trop peu de médecins généralistes sortent des études chaque année.

"On en est arrivé là car on n’a pas pris suffisamment en considération, les véritables besoins. On n’a pas formé assez de médecins généralistes. Il faut absolument redresser la barre. Il y a une commission de planification qui s’est mise en place tout récemment au niveau de la fédération Wallonie-Bruxelles. On en est arrivé au constat qu’il faut former 50% de médecins généralistes au niveau des études de médecine. Malheureusement, la commission a accepté d’en former 43%. Nous disons que ça sera trop peu."

Auparavant, les jeunes médecins s'installaient dans des endroits où il n'y avait pas encore de confrère sur place.

"Aujourd’hui, c’est l’inverse. Les jeunes médecins s’installent là où il n’y a pas de pénurie de médecin car sinon, ils risquent d’être débordés. Ils ne veulent plus sacrifier leur vie à la médecine générale en faisant des heures pas possibles et ils ont raison. Ils cherchent aussi des endroits où le fardeau de la garde médicale ne soit pas trop lourd. C’est ce qui a changé."


Quelles zones posent problème? 

Sur les 262 communes de la région wallonne, plus de 2/3 sont en pénurie relative ou absolue (voir carte ci-dessous). "Ce n’est parfois pas la commune dans son entièreté qui est concernée, mais par quartier", précise le groupement belge des omnipraticiens (GBO). "Certains médecins âgés et qui partent à la retraite ne sont pas remplacés. Or, un médecin qui part, c’est plus de 1000 patients qui se retrouvent sans médecin. Où vont-ils aller s’il n’est pas remplacé ?"  

Comment attirer les médecins dans les zones moins fournies ?

Paul De Munck demande de leur "dérouler le tapis rouge". "Certaines communes disent qu’ils ont une maison médicale dans laquelle ils peuvent installer plusieurs médecins. Cela peut être un facteur qui attire les jeunes médecins."

Que pensent les médecins de cette situation? Nous avons Emilie, médecin généraliste à Schaerbeek depuis 10 ans. Au sein de la maison médicale Jean Jaurès où elle exerce sa profession, elle raconte comment la situation a évolué.

"Quand j’ai rejoint l’équipe de deux médecins qui était ici, on avait le temps de beaucoup de choses, de parler des patients tranquillement, de recevoir personnellement les appels,…", se souvient-elle.

"Mais rapidement, on a été débordés et on a engagé une secrétaire. En quelques années, on est passé d’une équipe de 3 médecins à 7 médecines et 3 accueillantes. On a beaucoup de demandes et la population a besoin d’une première ligne efficace et disponible. Ce qu’on constate, c’est qu’avec les années, on a plus de demandes. Les deux dernières années, avec le covid, cela s’est amplifié. On a moins de généralistes qui sont sortis par rapport au nombre de généralistes qui sortaient des études auparavant."

Emilie cosntate que de moins en moins de jeunes médecins s'installent dans les environs de son cabinet. Pour ceux qui décident de franchir le pas, l'agenda se remplit à la vitesse grand V. 

"On constate que dans le quartier, il y a moins de jeunes qui s’installent, et quand ils s’installent, ils sont vite remplis au niveau de leur disponibilité. Il manque probablement des médecins par rapport au flux de nouveaux patients qui arrivent en Bruxelles, où il y a un grand turnover de la population."

Et d'ajouter: "On est aussi une autre génération de médecins généralistes. On n’est plus vraiment dans la génération où on travaillait 14h par jour, où il y avait un conjoint aidant à la maison. On tient compte d’une vie de famille à respecter. Pour l’instant, on est à flux tendu tout le temps. On commence notre journée à 8h30 et qu’on la termine à 19h30 avec peu de pauses. C’est un des aspects de la profession qui devient très difficile, de pouvoir combiner la vie privée avec notre métier."

Le médecin regrette également de ne plus pouvoir exercer son métier comme l'entend.

"Notre façon de travailler est de prendre du temps pour les gens et ce temps-là, on ne l’a plus d’une manière aussi confortable qu’avant car on a une grande demande de rendez-vous. C’est très frustrant de ne pas pouvoir plus accompagner les patients. C’est difficile de dire non car c’est l’essence même de notre métier. On a peu de collègues généralistes disponibles pour nous aider. C’est compliqué de tout combiner. Je ne m’attendais pas à être autant sous pression avant de débuter ce métier. On cherche des renforts pour nous aider. La profession n’est peut-être pas aussi attrayante dans les conditions actuelles. Les généralistes tiennent à garder une qualité de vie."


 


 

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