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Pénurie d'électro dans les cuisines: les parents d'Emilie s'offrent "la cuisine de leurs rêves", mais rien ne se passe comme prévu

 
 

Jacky et son épouse sont dépités. Après des mois de frustration suite à la livraison et l'installation d'une belle cuisine équipée, ce couple de cinquantenaires a accepté des compromis. Y compris sur l'électroménager, qui subit une forte pénurie actuellement. Nous avons mené l'enquête.

Tous nos appareils sont désormais équipés d'électronique. De la plus grande voitures à la plus petite montre connectée, il faut des "cartes" composées, entre autres choses, de "puces" électroniques, appelées également 'semi-conducteurs'. Or, vous l'avez certainement entendu, il y a une fameuse pénurie actuellement, et les conséquences en cascade sont nombreuses.

Jusque dans… nos cuisines équipées. Emilie a contacté la rédaction de RTL INFO car ses parents sont "à bout" après plusieurs mois de discussions et négociations. "C'est une cuisine à 25.000 euros et ils n'ont eu que des problèmes", nous a-t-elle écrit via le bouton orange Alertez-nous.

La cuisine de leurs rêves: "Ils n'ont regardé à rien"

Emilie a 36 ans. Elle a décidé de "reprendre le dossier" de ses parents car ça fait quelques mois qu'ils ont des problèmes avec l'enseigne de cuisines Ixina. Tout a commencé par un beau projet. "Mes parents ont 56 et 59 ans. Ils ont trimé toute leur vie… Ils ont mis de côté pendant des années parce que ma maman voulait la cuisine de ses rêves. Ils avaient une toute vieille cuisine et donc, quand ils ont eu leur budget, ils ont été chez Ixina". Où effectivement, sur les plans du moins, "on leur a proposé la cuisine de leurs rêves", pour un budget final "proche des 25.000€".

Notre témoin précise: "C'était un gros plan, un gros chantier, avec beaucoup de mesures, beaucoup de meubles de coin, etc". Ses parents se sont lâchés: "Ils n'ont regardé à rien. Ils ont mis un frigo à vin, une toute grosse cuisinière Smeg qui était déjà à 7.000€ à elle toute seule… tout ce qui coûte cher, ils ont pris".

Un manque d'expérience pour les prises de mesures

Mais assez rapidement, les parents d'Emilie ont constaté des problèmes. Selon elle, "c'était un nouveau vendeur, ce n'est pas de sa faute et il était de bonne volonté, mais il n'aurait sans doute pas dû se voir confier un tel chantier."

Avant la livraison des électros, il y a donc eu "énormément de manquements, de défauts, et surtout des erreurs de mesures". Le résultat ne saute pas aux yeux quand on voit les photos de la cuisine, mais quand on débourse 25.000 euros, on a le droit d'attendre un service optimal. "Mauvaises mesures du plan de travail (il est trop long, il arrive au niveau de la fenêtre et mes parents ne savent plus fermer le store), mauvaises mesures de la table, et les meubles qui ont été posés sans les lampes encastrées". La société de montage a fait ce qu'elle pouvait pour "rattraper les erreurs". 

Selon Emilie, "mes parents auraient dû tout remballer dès le départ mais ils ont voulu faire confiance et pensaient bien faire". Le plan de travail "fait 30 cm en plus", mais ils ont "accepté les mauvaises dimensions" car tous les meubles "avaient été calculés par rapport à cette erreur à la base du cuisiniste". Autre résultat fâcheux: "la porte du frigo ne s'ouvre pas complètement".


 


Un manque de stock pour l'électroménager

La livraison et l'installation de l'électroménager ont également posé problème. Et là, c'est assez complexe... "Les appareils SMEG n'étaient pas neufs: les fours sont sales, comme s'ils avaient été utilisés précédemment, et il y a des griffes. Ixina rejette la faute sur SMEG ou sur mes parents qui n'auraient pas signalé les défauts correctement lors de la réception des appareils".

Selon Emilie, "il y a même un numéro de série qui a été effacé", et on lui aurait avoué que le four était "du second choix".

Quant au lave-vaisselle, "ce n'est pas celui qui a été commandé", assure Emilie, "mais on a dit à mes parents qu'il faudrait attendre plusieurs mois" pour en avoir un autre.

Au moment de clôturer ce dossier, une solution semblait sur le point d'aboutir, avec deux rendez-vous programmés dans les semaines suivantes. 

Derrière ces problèmes s'en cache un autre, de grande ampleur: la pénurie d'électroménager dont on parlait au début de l'article. Mais comment l'expliquer ?

D'où vient cette pénurie ?

Nous avons posé la question à Bruno Wattenbergh, expert en économie et professeur à la Solvay Business School. Selon lui, cette pénurie actuelle n'a "rien d'étonnant: dès le mois d'avril il y a de grandes marques comme Whirlpool qui avaient tiré la sonnette d'alarme".

La raison de cette pénurie est assez simple à comprendre. "Il y a un déséquilibre entre l'offre et la demande. Pendant la période du covid, des usines sont restées à l'arrêt et ont liquidé leur stock. Puis, d'un coup, il y a eu une reprise de la demande, et donc les usines ne savent tout simplement pas suivre. Et il n'y a pas que les usines, il y a aussi toute la logistique mondiale, toutes les chaînes de valeur depuis l'extraction jusqu'à la livraison, qui doivent se remettre en place", explique-t-il. "Et elles doivent donc le faire dans les pires conditions, c'est-à-dire avec une demande qui est extrêmement forte".

Les fabricants ne savent plus suivre pour les appareils neufs, mais c'est aussi le cas pour des réparations

Concernant plus particulièrement les cartes et les puces électroniques, "qui sont le 4e produit le plus échangé au monde actuellement, elles font actuellement défaut", la production ne suit pas la demande. "Hélas, tout le monde demande ces produits pour l'instant, car la plupart de nos appareils sont aujourd'hui électroniques, y compris l'électroménager qui est un bon exemple. Les fabricants ne savent plus suivre pour les appareils neufs, mais c'est aussi le cas pour des réparations. Si votre lave-vaisselle tombe en panne aujourd'hui, il n'y aura pas nécessairement la pièce de rechange… Et ce sera difficile d'en acheter un nouveau. Le consommateur est doublement pénalisé".

Bruno Wattenbergh compte sur un retour à la normale, "tant au niveau de l'offre que de la demande, dans la seconde moitié de l'année 2022".

En résumé, il y a deux facteurs qui expliquent la pénurie d'électroménager.

De un: les usines – ou plutôt toute l'industrie au sens large – ont tourné au ralenti durant de longs mois, et doivent parfois encore s'arrêter localement. Conséquence: il y a des grains de sable dans toutes les chaînes d'approvisionnement, de fabrication et de transport des appareils. Bref, les fabricants n'ont pas leur rendement habituel.

De deux: après le 'choc' et les craintes de la pandémie, les consommateurs ont recommencé… à consommer. Beaucoup ont choisi de ne pas partir en vacances, mais au contraire d'investir dans leur maison où ils ont passé beaucoup de temps… Et pourquoi ne pas refaire la cuisine ? Le hic, c'est que tout le monde a eu la même idée, donc la demande dépasse une offre moins fournie qu'en temps normal. Et ça coince, forcément.

On ne peut plus donner de date pour la livraison de l'électro

Ixina: "Les clients vont nous prendre pour des voleurs"

Et que dit Ixina? Nous avons pu évoquer le problème avec une source interne désirant rester anonyme, car le siège belge n'a pas répondu à nos demandes d'interview. Chez Ixina, impossible pour les vendeurs en magasin d'assurer une bonne expérience clientèle. "Le problème dure depuis plus d'un an. Les délégués (des fabricants) ne répondent même plus. On ne peut plus donner de date pour la livraison de l'électro. Donc on donne une date pour l'installation des meubles, et on doit dire au client que l'électro ne sera peut-être pas là: il pourra en choisir un autre ou attendre". Quand ça coince, "les clients nous prennent pour des voleurs". Une situation inconfortable qui a des conséquences financières. "On doit se rendre souvent trois fois chez le client pour tout installer au fur et mesure, ce sont des frais pour les magasins".

D'autres cuisinistes nous ont confirmé la situation. "La semaine prochaine, nous allons installer un lave-vaisselle 'temporaire' dans une cuisine que nous terminons. Un lave-vaisselle que nous avons récupéré sur un ancien chantier. En accord avec le client, qui accepte ce compromis, car actuellement, pour un lave-vaisselle Siemens, il faut attendre au moins 6 mois", nous a confié Dominique Hautphenne, installé à Braine l'Alleud. 

Du côté de ID Cuisine à Ixelles, la situation est identique. "Pour les meubles, notre usine fonctionne normalement, avec des délais habituels d'environ 6 semaines. Mais pour l'électro, ça dépend des marques. Certaines n'ont plus aucun lave-vaisselle de stock. On essaie toujours de trouver une solution pour le client", nous a précisé un vendeur. Devant nos caméras, il téléphone à une marque d'électroménager pour vérifier le stock d'un lave-vaisselle: "Je n'ai pas de stock, et pas de délai", lui répond le service vente du fabricant. 

Groupe Bosch: "On doit suspendre la production"

Notre source interne à Ixina aimerait qu'une communication soit faite, par les fabricants ou par les cuisinistes, afin d'expliquer plus clairement la situation, car "le problème va s'empirer". Mais rien ne bouge. Miele et Bosch, deux grands acteurs de l'électroménager, ont confirmé la pénurie, et ses causes.

Une année record pour le groupe BSH (Bosch, Siemens)

"La pandémie a conduit à une hausse significative de la demande en électroménager, ce qui a résulté en une année record pour le groupe BSH (qui rassemble notamment les marques Bosch et Siemens). Malgré ses efforts, BSH ne peut pas toujours rencontrer la demande dans les délais habituels, et c'est devenu encore plus compliqué avec la pénurie de certains composants électroniques, qui sont pourtant cruciaux pour nos lave-vaisselle, appareils de cuissons et pour laver/sécher le linge. Certains usines sont temporairement fermées en Asie, à cause de la pandémie. Ce qui signifie que nous devons adapter nos capacités de production, et même dans certains cas, suspendre temporairement la production dans les prochaines semaines ou les prochains mois", nous a confié une porte-parole belge. 

Du côté de Miele, "depuis plusieurs mois et malgré l'utilisation maximale de nos capacités de production, Miele fait en effet face à des difficultés d'approvisionnement en matériaux et pièces détachées. Les composants électroniques, en particulier, sont en pénurie dans le monde entier". 

Enfin, Samsung, qui n'est pas aussi fort en Europe sur l'électroménager qu'il ne peut l'être sur les TV et les smartphones, admet lui aussi des difficultés épisodiques de production. "Quand nous sommes confrontés à des délais de livraison plus longs, c’est souvent à cause d’une production diminuée dans les usines en Asie du Sud-Est. Ces usines ferment encore régulièrement leurs portes, pendant quelques semaines, à cause d’un cas Covid (ou plusieurs) parmi les ouvriers", nous a confié le porte-parole belge. 

MediaMarkt: "Les prix vont augmenter"

MediaMarkt a accepté de nous recevoir pour évoquer le point de vue des distributeurs à destination du grand public. L'enseigne n'a pas les mêmes problèmes qu'Ixina actuellement... "On a un stock national pour tous nos magasins, et on a pris nos précautions… Le covid, ça fait un an et demi, donc on a passé nos commandes à temps pour ne pas se retrouver avec des rayons vides aujourd'hui". Cependant, "pour les appareils plus chers, il y a plus d'électronique dedans, donc plus de puces (en pénurie mondiale), on remarque que les délais de livraison sont plus longs", et il pourrait, à terme, y avoir un problème de stock. Seule ombre au tableau: les prix, qui devraient augmenter. "Les fabricants ont annoncé une augmentation de prix, car ils ont des difficultés à s'approvisionner en matériel". Donc chez MediaMarkt, comme ailleurs, "dans le dernier trimestre, les prix vont augmenter".


 Janick De Saedeleer, porte-parole de MediaMarkt (©RTLINFO)


 




 

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