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Pénurie dans certains secteurs d'activité: les jeunes sont-ils devenus "des gros paresseux grâce à l'Etat"?

Pénurie dans certains secteurs d'activité: les jeunes sont-ils devenus "des gros paresseux grâce à l'Etat"?
 
 

Aurore dirige une entreprise wallonne, grossiste en farines pour boulangerie. Depuis deux ans, impossible de trouver un chauffeur-livreur qui reste au-delà de quelques jours de test. Selon elle, les mentalités des jeunes sont en cause, tout comme les allocations de chômage, trop généreuses. On fait le point avec la ministre wallonne de l'emploi, le Forem et un sociologue.

"Ah, les jeunes d'aujourd'hui". Cette phrase, généralement énoncée par ceux qui ne le sont plus, est lourde de sens. Depuis plusieurs générations, les "anciens" ont tendance à regarder les "jeunes" avec un œil amusé, parfois critique.

Si on en parle aujourd'hui, c'est parce que deux responsables d'entreprises ont contacté la rédaction de RTL info au même moment, évoquant leurs difficultés à trouver des jeunes travailleurs motivés. "Ça fait deux ans qu'on cherche des chauffeurs-livreurs: ils restent 3 jours et puis ne se présentent même plus". La raison ? "Un chômeur ne va plus se tuer au travail sachant qu'il peut y toucher 1.200€ par mois", selon Aurore. "Les patrons ne trouvent plus personne pour travailler dans l'Horeca", confirme Yves, qui nous a également contacté via le bouton orange Alertez-nous.

Alors, les jeunes sont-ils devenus "des gros paresseux grâce à l'Etat", comme l'estime Aurore, qui fait tourner La Chapelloise, une entreprise grossiste en farines de Frasnes-lez-Anvaing, qui livre les boulangeries. Des horaires parfois compliqués ("en général le camion démarre à 1h-2h du matin"), un travail parfois pénible ("ça consiste à livrer de la farine à épaule, dans des greniers, caves, charrettes, ou transpalette"). Mais "on ne demande pas de diplôme, juste le permis de conduire et de la volonté".

Pour répondre à cette question assez provocatrice, on a rassemblé des chiffres, puis interrogé la ministre de l'emploi, le Forem et un sociologue spécialisé dans le monde du travail.


L'équipe de La Chapelloise (D.R.) 

CHIFFRES: le chômage en théorie

L'Onem (l'Office Nationale de l'Emploi qui qui s'occupe des réglementations et du paiement du chômage) nous rappelle qu'il y a deux catégories d'allocations de chômage.

Les allocations d'insertion (après les études, avant d'avoir eu son premier emploi) sont liées à plusieurs conditions détaillées sur cette fiche. Pour faire simple, en sortant des études, les jeunes de moins de 25 ans ont droit, après avoir cherché activement du travail pendant 1 an, à des allocations allant 313€ par mois (moins de 18 ans qui habite chez ses parents ou avec des amis) à 1.368€ par mois (cas assez rare d'un jeune qui aurait déjà une charge de famille, donc ayant un conjoint ne disposant d'aucune forme de revenu, ou habitant seul avec ses enfants).

Les allocations de chômage, elles, dépendent de votre ancien salaire en tant qu'employé ayant perdu son emploi. Elles sont dégressives et leur calcul, basé comme toujours sur la situation familiale, est assez compliqué (résumé sur cette fiche de l'ONEM). Les allocations vont de 590€ (cohabitant sans charge de famille après environ 4 ans de chômage) à 1810€ par mois (chef de famille durant les 3 premiers mois du chômage).  

CHIFFRES: le chômage en pratique

Voilà pour la théorie. Maintenant, la pratique: les dernières statistiques de l'Onem montrent qu'il y avait en moyenne, en Belgique, sur un mois de l'année 2021, 378.148 chômeurs qui se partageaient 377.304.700 euros. Soit en moyenne, une allocation de 1.000€ par mois.

Comme on part du principe assez subjectif de dire que "les jeunes" dont parle Aurore sont les moins de 30 ans, l'Onem nous a fourni d'autres statistiques. En moyenne, un "chef de famille" chômeur de moins de 30 ans gagne 1400€/mois (53,84€ x 26), un isolé gagne 1270€ (48,90€ x 26) et un cohabitant 1200€ (46,20 x 26).

On a un chauffeur qui travaille depuis bientôt deux ans, il touche 1.800€ net

Sans le savoir, notre témoin Aurore avait trouvé l'allocation moyenne la plus faible pour les "jeunes" chômeurs. La différence n'est pas énorme avec les salaires proposés par Aurore. "Le barème chauffeur, c'est 14.18€ de l'heure, avec évolution dans le futur en fonction du travail. On a un chauffeur qui travaille depuis bientôt deux ans, il touche 1.800€ net". Si ce chauffeur est considéré comme "ayant charge de famille" (donc sa partenaire ne dispose d'aucun type de revenu), la différence n'est que de 400€. Si on compare au chômage moyen des Belges, la différence est de 800€ par mois…

 
Charger les camions dans l'entrepôt, les décharger chez les boulangers: qui veut 1.800€ net par mois?

Un chômage trop élevé encourage-t-il les jeunes à ne pas travailler ?

Même si les montants ne sont pas aussi importants qu'on pourrait le penser, le fait de pouvoir compter sur des allocations de chômage parfois suffisantes peut être un frein pour certains demandeurs d'emploi, surtout les plus jeunes sans diplôme.

Nous avons interrogé Christie Morreale, elle est l'actuelle ministre de l'emploi en Wallonie. Elle commence en rappelant, nous venons de l'expliquer, "qu'à la fin de leurs études, les jeunes sont soumis au stage d'insertion avant de pouvoir bénéficier l'allocation de chômage: un stage d'une durée de 12 mois qui ne me semble pas être de nature à inciter à ne pas chercher d'emploi".

Selon la ministre socialiste, les allocations de chômage ne sont pas trop élevées: "ce sont plutôt les bas salaires qui sont injustement bas: le nombre de travailleurs 'pauvres' en est malheureusement la meilleure illustration, tout comme le nombre de personnes salariées qui doivent avoir recours aux services du CPAS".

Mais comment augmenter la différence entre chômage complet et bas salaire ? "Je préconiserais d'augmenter les plus bas salaires au niveau 'poche'. Donc soit en augmentant le montant brut et/ou en octroyant de nouvelles réductions de cotisations sociales et/ou des crédits d’impôt, de manière telle que le net soit plus attractif ; et/ou en compensant par divers avantages les coûts liés à la reprise du travail. Je pense par exemple aux frais de garderie et de mobilité, à la perte d’avantages 'chômeurs' et des tarifs sociaux,…"

Enfin, pour éviter le problème rencontré par notre témoin Aurore, Christie Morreale propose de "travailler sur l'attractivité des métiers, donner l'envie aux jeunes de s'investir dans des métiers parfois perçus de manière négative" ; de "casser les stéréotypes du passé en montrant que l'évolution des technologies rendent certains métiers dits 'pénibles' plus faciles à exercer: robotisation, technologie, etc".

Pour le Forem, "le facteur rémunération n'est plus aussi important qu'avant"

Le Forem est l'office wallon de la formation et de l'emploi, son but est de lutter contre le chômage en accompagnant les demandeurs d'emploi et en organisant des formations. Il tente depuis longtemps d'insérer le plus rapidement les jeunes sortant des études dans le monde de l'emploi.

"Dans les métiers en pénurie se cachent effectivement beaucoup de métiers qualifiés de lourds, compliqués ou avec des horaires difficiles", nous explique Thierry Ney, responsable de la communication. "Dans une étude que nous avons publié en ce début d'année, des facteurs ont été identifiés qui influencent le choix des études" ou des métiers envisagés par les jeunes. "Par exemple, si un jeune est issu d'une famille dont les parents sont allés à l'université, il va être poussé à faire des études. Si un papa ou une maman a travaillé dans l'Horeca, il ou elle lui dira de ne jamais le faire car les horaires sont trop compliqués. Il y a le cercle familial, les amis, le fait d'être un homme ou une femme, etc". Autant d'éléments culturels ou sociaux qui orientent les jeunes vers certains métiers et pas d'autres.

Et l'argent, alors ? "Le facteur rémunération reste un facteur clé, mais il n'est plus aussi important par rapport aux jeunes générations, pour laisser place à l'aspect 'valeur'. Effectivement, les jeunes cherchent du sens dans leur métier, ils sont attentifs à l'éthique de l'entreprise, à travailler pour une entreprise qui tente de faire évoluer la société en mieux. Tout cela commence à avoir du poids pour s'investir dans certaines études ou dans certains métiers".

En conclusion, selon lui, "il ne faut pas tomber dans la caricature: les jeunes d'aujourd'hui n'ont pas moins de valeur, ils ne sont pas moins motivés que la génération précédente. Mais il y a les facteurs dont on vient de parler, et la recherche de l'équilibre vie privée/vie professionnelle. Par exemple: les papas veulent jouer un rôle de plus en plus important dans l'éducation de leurs enfants".

Pour trouver des solutions, le Forem accompagne donc les jeunes le plus tôt possible. "Avec tous ceux qui sont un peu perdus, ou qui n'ont pas de diplôme de type CESS (fin de secondaires, ça représente environ 45% du total des demandeurs d'emploi), on commence par un topo. On regarde leurs ambitions, leurs qualifications, leurs compétences. Au besoin, on leur propose des formations. On travaille également avec 65.000 entreprises, notamment avec l'Horeca, pour faire des 'Job Days', qui permettent de découvrir un travail".

Selon un sociologue, l'échelon social est déterminant

Les jeunes ne seraient pas plus fainéants qu'avant, mais simplement plus exigeants. Quand ils pensent à leur métier, ils ne pensent plus qu'à leur compte en banque.

Bernard Fusulier, professeur de sociologie à l'UCLouvain et directeur de recherche au FNRS, nous rappelle d'abord que la notion de jeunesse est assez subjective. "La jeunesse n’est qu’un mot, dans la mesure où il ne s’agit pas d’une simple question d’âge biologique mais d’un positionnement social : on reste ainsi plus longtemps jeune dans les classes sociales et professions supérieures, et on vieillit plus rapidement dans les milieux populaires. Par exemple, on sera un jeune professeur d’université de 40 ans, âge auquel on devient déjà un vieux maçon".

Un positionnement social qui joue un rôle très important. Que ce soit l'Horeca ou le métier de livreur de farine dans le grenier d'une boulangerie, "ils ne concernent pas des jeunes universitaires qui visent des qualifications et emplois supérieurs", poursuit Bernard Fusulier, qui apporte un éclairage nouveau sur la problématique.

Ces jeunes issus des milieux populaires n’ont pas plus envie que les jeunes provenant d’une classe sociale bien nantie de faire un travail peu épanouissant

"En effet, les métiers physiquement durs (et/ou) aux horaires atypiques se concentrent surtout dans le bas de la stratification professionnelle et sont peu attractifs tant au plan du travail réalisé (l’activité proprement dite, ses charges, contraintes, les relations de travail…) qu’au plan du statut d’emploi (rémunération, contrat, perspective de carrière…). Ces métiers s’adressent principalement à des jeunes de milieu populaire. Donc, derrière l’argument de la fainéantise, on vise principalement une catégorie de jeunes déjà précarisés, desquels on attend qu’ils acceptent des emplois de mauvaise qualité et à faible prestige social. Or, ces jeunes issus des milieux populaires n’ont pas plus envie que les jeunes provenant d’une classe sociale bien nantie de faire un travail peu épanouissant. A cet égard, les jeunes ne sont pas nécessairement très différents des générations précédentes (on se souviendra qu’il a fallu faire appel à l’immigration pour travailler dans les mines après la seconde guerre mondiale) mais ils sont très sensibles à la question de leur épanouissement personnel. Même s’ils sont dans une précarité économique, leur survie (au sens littéral) dans nos pays riches et dotés d’une sécurité sociale n’est en général pas menacée et ils peuvent préférer refuser un emploi peu attrayant plutôt que de s’y plier".

Les choses ont bel et bien évolué au fil des ans, selon le professeur de sociologie, surtout le sens qui se cache derrière le mot TRAVAIL. "L’éthique du travail assimilé à une peine que l’on valorise est moins affirmée qu’avant, c’est-à-dire que durant la première moitié du XXe siècle où l’ethos (le caractère habituel, la manière d'être, l’ensemble des habitudes d'une personne, NDLR) prédominant était celui du devoir (l’idée d’un devoir social qu’on se devait d’accomplir – l’importance d’un travail pour la société et pas uniquement pour soi). Le travail professionnel reste bien entendu une importante source de revenu mais la dimension expressive (le sens) s’affirme avec force, en particulier pour des jeunes qui préfèrent parfois être dans une précarité économique plutôt que faire un travail qui ne leur plaît pas".

Gagner 1.700 euros alors qu’il est possible d’avoir un revenu équivalant voire supérieur en ayant recours aux ficelles de la sécurité sociale complétées par des activités moins licites

C'est un constat, donc ni une bonne, ni une mauvaise chose. Mais il y a effectivement un problème économique sous-jacent: Aurore n'est qu'un exemple parmi d'autres de secteurs d'activité économique qui se retrouvent en pénurie alors qu'il y a des demandeurs d'emploi. La solution ? "Il faudrait penser l’organisation du travail pour qu’il donne un surcroît de sens et qu’il ne se fasse pas au détriment d’autres engagements. Selon mes observations de jeunes ouvriers, le fait de travailler dur ne les dérangent pas pour autant qu’il y ait une part ludique dans le travail (prendre un certain plaisir), qu’ils se retrouvent dans une équipe dans laquelle ils se sentent respectés, qu’ils retirent une certaine fierté du travail accompli, qu’ils se sentent progresser et, surtout, qu’ils n’aient pas l’impression d’être exploités. Ce travail n’étant pas tout dans l’existence, il doit également rendre possible une vie hors travail".

Mais ça n'a rien d'évident de changer les choses. "Il s’agit là d’un mouvement culturel profond et on peut comprendre que pour les employeurs, petits ou grands, il n’est pas facile de recruter et de rencontrer cette demande d’un sens au travail et d’une conciliation des temps de vie. Il est également vrai que pour des jeunes ayant évolué dans des familles fragilisées, parfois éloignées de l’emploi sur deux générations et habituées à la débrouille, il est compliqué de s’adapter au monde du travail professionnel, à ses exigences, sa hiérarchie, ses contraintes. Le choc est violent, pour au final gagner 1.700 euros alors qu’il est possible d’avoir un revenu équivalant voire supérieur en ayant recours aux ficelles de la sécurité sociale complétées par des activités moins licites ou illicites".

La conséquence pour Aurore et son équipe qui cherchent un troisième chauffeur-livreur depuis deux ans est bien concrète: "On pourrait travailler plus, accepter plus de clients, mais là on doit refuser car il nous manque du personnel". 


 

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