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Sarah choquée par son voyage en Algérie: "J'ai vu une femme noire pleurer en me disant 'pourquoi ils nous traitent comme ça?'"

Sarah choquée par son voyage en Algérie:
 

L'Algérie, comme le Maghreb en général, fait face à une arrivée de migrants subsahariens à laquelle elle n'était pas préparée. Leur présence a exacerbé un sentiment de racisme anti-noir préexistant chez certains, dont le point culminant a été, à la mi-2017, l'avènement du hashtag "non aux Africains en Algérie". Parallèlement, les expulsions se sont intensifiées. Voici une analyse de la situation avec le professeur Bichara Khader, spécialiste belge du monde arabe.

En novembre dernier, Sarah a séjourné en Algérie. Elle est rentrée en Belgique choquée par l'attitude de certains Algériens envers les migrants subsahariens. Elle nous a raconté son expérience via notre bouton orange Alertez-nous. "Les Africains du Sud qui se sont installés en Algérie pour fuir la misère sont traités comme des esclaves. Les gens les surnomment des 'sales races' à cause de leur couleur de peau. Il y en a énormément, des enfants, des bébés... J'ai voulu donner un peu de sous mais des femmes algériennes sont venues vers moi en me disant : 'Donne-les à nous, pas à elles, ce sont des sorcières'. J'ai vu une femme noire pleurer en me disant 'pourquoi ils nous traitent comme ça?'", affirme-t-elle.


"Il y a toujours eu un racisme anti-noir, comme anti-arabe"

Quelle est l'ampleur du phénomène de racisme anti-noir en Algérie ? C'est la question que nous avons posée à Bichara Khader, le fondateur et directeur du Centre d'Études et de Recherches sur le Monde arabe contemporain (CERMAC) de l'Université catholique de Louvain (UCL). En pleine préparation de son prochain ouvrage et entre deux conférences internationales, il a accepté d'analyser la situation pour RTLinfo.be. À bientôt 74 ans, son regard sur le monde arabe reste particulièrement aiguisé et lui permet de remettre la question dans son contexte historique.

Le racisme "est présent dans tous les pays. Je ne crois pas que les Algériens soient plus racistes" qu'ailleurs, relativise-t-il avant tout. Et le racisme entre noirs et arabes ne date pas d'hier. "Historiquement, les relations entre les noirs d'Afrique et les pays d'Afrique du Nord ont toujours été teintées d'une forme de racisme, anti-noir comme inversement anti-arabe. Les Africains considèrent par exemple que des mouvements comme Boko Haram (un groupe terroriste djihadiste du Nigeria affilié depuis 2015 à l'État islamique et qui sévit en Afrique de l'Ouest, ndlr) sont nourris par les wahhabites saoudiens et d'autres groupes radicaux. Il y a un malentendu historique et les relations sont loin d'être apaisées."


Devenus "des pays d'immigration" car les migrants y sont bloqués par l'Europe

Cette précision apportée, lui qui se rend régulièrement en Algérie constate cependant que si "l'Algérie est un pays extrêmement tolérant dans l'ensemble, on assiste à une modification de par la globalisation. L'Algérie n'est pas une route migratoire très importante (par rapport au Maroc ou surtout la Libye, ndlr), mais elle est une route quand même" empruntée par les migrants subsahariens.

Selon des ONG, ils seraient actuellement environ 100.000 en situation irrégulière dans le pays. Sur une population de 40 millions, cela fait tout de même une personne sur 400. Une minorité qui n'est donc pas invisible et qui s'est souvent retrouvée bloquée là dans son périple vers une vie meilleure en Europe, "la destination ultime", rappelle M. Khader.

Et l'Europe n'est pas étrangère à cette situation. "La politique migratoire de l'Europe maintenant consiste à donner de l'argent aux pays du Maghreb pour contrôler leurs frontières pour le compte de l'Union européenne. J'appelle ça la police à distance, des gendarmes anti-migratoires. Le but de ces migrants n'est pas de rester en Algérie, c'est de trouver le moyen de venir en Europe. S'ils sont installés là, c'est à titre provisoire."

Le résultat -sans parler des dizaines de milliers de migrants qui meurent chaque année en Méditerranée- est le même pour tous les pays du Maghreb : "Ces pays qui étaient des pays d'émigration ou de transit sont en train de devenir des pays d'immigration, de transition."


"Il faut les exterminer comme des rats"

Cet afflux de migrants est relativement nouveau tant pour les autorités que pour la population algérienne. Et comme en Europe, ils n'échappent pas aux préjugés et au racisme de certaines personnes.

En juin 2017, la parole raciste s'est spécialement libérée sur les réseaux sociaux avec l'apparition sur Twitter d'un hashtag qu'on peut traduire par # non aux Africains en Algérie.

On a alors vu apparaître sur les réseaux sociaux des messages parfois d'une violence inouïe, comme ceux-ci : "C'est une occupation intérieure", "Rentrez chez vous", "Il faut les exterminer comme des rats, car ils vivent comme des rats", "Ils violent et répandent le sida dans nos villes" ou encore "Chassons-les pour préserver nos enfants et nos sœurs".


Peur du terrorisme et de l'importation d'une autre culture

La raison de ce racisme ? Il est multiple, analyse Bichara Khader. Tout d'abord, "parmi les Algériens qui ont connu la guerre civile dans les années 90, certains ont peur que dans ces immigrés se trouvent des personnes liées à Boko Haram ou d'autres groupes terroristes".

Ensuite, il faut voir le contexte économique du pays. "Le taux de chômage dépasse 35% pour les jeunes entre 15 et 25 ans dans tous les pays du Maghreb", même si les statistiques officielles ne rendent pas compte de cette réalité, fait-il remarquer. "Ce taux de chômage est tel que tout nouveau venu dans ce contexte de déprime économique est vu comme une menace à la stabilité culturelle. Mais la xénophobie y est d'avantage présente dans les milieux bourgeois que populaires. C'est intéressant. Ils ne sont pas menacés (économiquement, ndlr), mais leur présence fait tout de suite une nouveauté. Un peu comme la présence de femmes musulmanes en Belgique dans années 70-80 suite au regroupement familial. On a vu arriver des femmes venues des régions les plus conservatrices du Maroc. Les Belges ont vu dans leurs vêtements une menace pour leur culture."

Enfin, "il y a un sentiment, là comme ici en Europe, que si on n'endigue pas les flux migratoires, il y aura une africanisation de tous ces pays. Car l'Afrique, c'est un milliard de personnes aujourd'hui et 2 milliards en 2050, dans des pays déchirés et pauvres."


Les migrants à la une d'une certaine presse

Pour Redouane Boudjemaâ, enseignant à la faculté de journalisme d'Alger et interrogé par le journal Le Point en juin dernier, la parole raciste a aussi été exacerbée à cause de certains médias algériens. "La haine dans les médias algériens (…) dure depuis plusieurs décennies, elle est liée à un certain exercice journalistique basée sur la propagande politique, pro ou anti-pouvoir", mais "ces dérives se sont accentuées avec la tendance sensationnelle de quelques médias écrits, en ligne ou chaînes de télé privées, des médias qui stigmatisent les femmes, les étrangers, et surtout les réfugiés et les migrants africains installés à Alger. Ces constructions médiatiques ont amplifié un phénomène de sentiment anti-africain".


Ils contribuent à l'économie souterraine

Au final, les noirs Africains illégaux vivent en Algérie comme en Europe : "Ils y survivent dans une existence au rabais", résume M. Khader, dans la précarité, tout en faisant pourtant le bonheur de patrons peu scrupuleux qui les paient au noir (quand ils les paient) pour travailler dans le bâtiment ou dans l'agriculture. "C'est le paradoxe. Alors que le taux de chômage est tel, aujourd'hui les jeunes Algériens ne veulent pas travailler pour 150 € et des Africains en situation d'esclavage économique travaillent pour 100 €. Ils dorment à 10 dans une chambre où ils partagent tout. Ça contribue au développement de l'économie informelle qui devient florissante. Alors que le but politique est justement de lutter contre l'économie souterraine."


Les politiciens n'apaisent pas les tensions

Et en parlant de politique, on ne peut pas dire qu'elle montre le bon exemple. Des membres du gouvernement algérien se sont déjà fendus de déclarations qui rappellent le populisme européen.

Les médias algériens rapportent par exemple que le samedi 8 juillet 2017, Ahmed Ouyahia, alors le chef du parti au pouvoir et chef de cabinet du président Abdelaziz Bouteflika (il est depuis devenu Premier ministre), a donné son point de vue sur les migrants subsahariens sur une chaîne de télévision privée. Des propos ensuite diffusés sur le site internet du parti. "D’abord, ces gens sont venus de manière illégale. De plus, la loi algérienne ne permet pas de recourir à la main-d’œuvre étrangère. Nous avons des sociétés chinoises qui exercent en Algérie, qui ramènent leur propre main-d’œuvre mais avec des contrats de travail renouvelables. Au sein de cette communauté installée de manière illégale dans notre pays, il y a les crimes, de la drogue et beaucoup de graves fléaux. Nous ne demandons pas à l’État de les jeter en mer ou au-delà des frontières du Sahara. Mais leur présence en Algérie doit se faire dans le cadre de la loi. Nous ne pouvons pas laisser le peuple algérien vivre dans l’anarchie. Ceux qui nous parlent des droits de l’homme, je leur dis que nous sommes souverains chez nous. Il y a de grands pays qui parlent de la construction de mur avec un de leurs voisins, et l’Europe veut transformer l’Algérie et l’Afrique du Nord en campements pour stopper les Africains."

Certaines personnalités de haut rang ont été plus loin. Du populisme, on passe à des propos dignes de l'extrême-droite. Le 5 décembre 2016, Farouk Ksentini, avocat et président de la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme (CNCPPDH), déclarait ceci dans une interview au quotidien arabophone Essawt El Akher : "La présence des migrants et des réfugiés africains dans plusieurs localités du pays peut causer des problèmes aux Algériens. Elle expose les Algériens au risque de la propagation du sida, ainsi que d'autres maladies sexuellement transmissibles. Cette maladie est répandue parmi cette communauté."

Pour M. Khader, ces propos sont tout simplement "lamentables". Mais ils montrent que "la parole raciste est en train de se libérer aussi bien en Europe qu'ailleurs". La xénophobie envers les migrants, "on la voit partout, en Asie, en Afrique noire, en Europe, …" Elle touche tous les migrants économiques, peu importe leur origine.


Pourquoi n'y a-t-il aucun racisme envers les migrants syriens ?

Mais "en Algérie, les victimes de la xénophobie sont essentiellement les noirs", estimait le sociologue algérien Mohamed Saïb Musette, spécialiste des questions migratoires, sur France Info en octobre dernier.

Pourtant, de nombreux migrants Syriens sont également arrivés dans leur fuite du groupe terroriste Etat Islamique. Bichara Khader explique cette différence de traitement. "Il y a une forte empathie entre Algériens et Irakiens, Palestiniens et Syriens, qu'ils considèrent martyrisés dans leurs pays respectifs. C'est donc d'une réelle fraternité qu'il s'agit. Je parle souvent à la radio algérienne et je sens une solidarité avec d'autres pays arabes assez forte, contrairement à l'Egypte par exemple."


"Ce n'est pas digne de notre nation. Nous sommes une terre d'accueil"

Le sentiment anti-noir en Algérie a trouvé son point culminant avec la vague de tweets racistes de mi-2017. Cela allait trop loin pour beaucoup d'Algériens qui, en réponse, ont aussi fait entendre leur voix. Celle de la tolérance.

"J’ai honte de voir le nom de mon pays, jadis qualifié de panafricain, associé au racisme… Comment une société si brassée comme la nôtre peut-elle nier le fait que nos peaux se déclinent du noir le plus noir au blanc laiteux de certaines populations, elles-mêmes issues de l’esclavage blanc. C’est au-delà de ce qu’on peut supporter en terme d’injustice, de bêtise et de barbarie", pouvait-on par exemple lire en réaction à un article du Huffington Post Algérie sur le hashtag raciste. Ce post était signé Acia Ghalem, une Algérienne vivant à Montréal.

Des célébrités aussi se sont jointes au mouvement. C'est le cas de Sadek Bouzinou, chanteur du groupe algérien Democratoz. "Cette campagne était d’une violence absolument incroyable : c’est comme si la parole s’était libérée d’un coup. On n’a pas bien compris son origine : certains de mes contacts avaient évoqué une réponse à une affaire de viol d’une Algérienne par des migrants, d’autres affaires ont été évoquées mais aucune de ces histoires n’a été corroborée. (…) Je suis Algérien, né à Oran, et ce type de réaction, ce n’est pas digne de notre nation. Nous sommes une terre d’accueil, des gens chaleureux. J’ai voulu faire une musique pour rappeler que nous appartenons à un même continent, et que dire "Dehors les Africains", ça n’a pas de sens", témoignait-il à France 24 en septembre.


La population se démène pour aider les migrants subsahariens et le fait savoir

Pour remplacer les propos racistes, on a aussi vu fleurir sur les réseaux sociaux des selfies pris par des Algériens avec des enfants noirs. Sans oublier les travailleurs de l'ombre, les associations algériennes qui aident toute l'année les migrants. Lors de la rupture du jeûne du ramadan, fin juin dernier, il y avait deux fois plus de bénévoles mobilisés dans les restaurants gratuits d'Alger pour justement accueillir ces migrants. Un hashtag demandant à ce que toute l'aumône récoltée à l'occasion de cette fête aille aux migrants a alors côtoyé le hashtag raciste dans le top de Twitter.


Le gouvernement a choisi sa voie : intensification des expulsions

Ces exemples montrent la division de la société algérienne entre repli sur soi et ouverture au monde. Au niveau politique, c'est plutôt la première option qui semble prônée.

Selon les chiffres d'Amnesty International, début septembre, l'Algérie a rapatrié un millier de Nigériens. Plus de 2.000 ressortissants d'Afrique subsaharienne ont encore été arrêtés entre le 22 septembre et le 23 octobre. Ils ont également été expulsés vers le Niger et le Mali, situés à la frontière sud du pays, de l'autre côté du Sahara.

Ils ont été arrêtés surtout à Alger, dans sa périphérie, et dans la ville de Blida. Aboubacar, un Malien d'une vingtaine d'années, faisait partie de cette vague. Il a expliqué au Monde comment ça s'est déroulé. "En fin de journée, les gendarmes sont entrés sur le chantier. Ils ont saisi mon argent, mes papiers, puis m’ont fait monter dans le bus. Là, nous avons pris la direction du camp". Le camp de colonie de vacances de Zéralda, en périphérie d'Alger, d'où partent les bus pour Tamanrasset, 2.000 km plus au sud. Mis dans des bus, ils ont été conduits là-bas puis "abandonnés" de l'autre côté de la frontière dans un village du Niger, selon Amnesty qui dénonce le fait qu'au moins une centaine d'entre eux ont été laissés côté Algérien et ont dû marcher pendant 6 heures en plein désert pour atteindre ce village et survivre.


Des dérives dénoncées par Amnesty pendant ces expulsions

Des conventions existent entre l'Algérie, le Niger et le Mali pour permettre ces rapatriements. Elles n'ont rien d'illégal en apparence et, comme le souligne Bichara Khader, "l'Europe elle-même procède à des reconductions aux frontières".

Mais pour Amnesty International, les conditions dans lesquelles ces expulsions ont lieu posent tout de même question. Premièrement parce que parmi ces expulsés vers le Mali et le Niger se seraient aussi trouvés des Guinéens, des Burkinabés, des Béninois, des Ivoiriens, des Sénégalais, des Nigérians, des Libériens, des Camerounais ou des Sierra-Léonais. Deuxièmement parce qu'il y avait parmi eux 300 mineurs, dont apparemment certains non-accompagnés.

Troisièmement parce que selon l'ONG, ces personnes ont été arrêtées de manière "arbitraire", c'est-à-dire uniquement fondée sur leur couleur de peau. Les forces de l'ordre n'auraient pas cherché "à savoir si les migrants séjournaient légalement ou non en Algérie". Et enfin, parce que ces expulsions "ne respectent pas les garanties d'une procédure régulière", dénonce l'ONG, dont la possibilité de contester leur expulsion, comme le prévoit pourtant la loi algérienne.


Un message adressé aux migrants d'Afrique noire qui est passé : "N’allez jamais en Algérie"

"Il fallait pour l'Algérie envoyer le message : 'On n'est pas un pays d'immigration'. Ce n'est pas censé punir les gens, mais envoyer un message : la route algérienne n'est pas la route que souhaitent les Algériens. C'est leur message" aux migrants, analyse Bichara Khader. Et ça semble fonctionner. En plus d'être déjà la route qui oblige à traverser le plus de désert, la route migratoire de l'Algérie est désormais particulièrement surveillée, rapatriement à la clé.

Plusieurs médias français ont retrouvé ces rapatriés, ces expulsés d'Algérie. Leurs témoignages sont édifiants. "Là-bas en Algérie, les noirs sont dans une condition qu’on ne peut pas subir. Ils sont en train de souffrir. Tu travailles, on ne te paye pas. Tu ne peux rien faire. Il n’y a pas de solution", expliquait Abdoulaye Bouaré, un Malien expulsé vers Bamako en 2016 et interrogé par TV5 Monde. Ousmane Bangoura, un Nigérien de 17 ans à l'époque où France 2 l'a rencontré (en 2016 à Niamey au Niger), garde un souvenir atroce de son expérience. "N’allez jamais en Algérie. Ce que j’ai vu là était invivable, c’était insupportable, c’était terrible."


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