En ce moment
 
 

À Suxy, 377 habitants et aucun réseau GSM "depuis toujours": "S'il arrive quelque chose, il faut courir dans une maison pour téléphoner avec un fixe"

 
 

Recevoir des SMS, téléphoner à des proches ou prévenir les secours. Autant de gestes simples qui font partie de notre quotidien mais qui sont impossibles à réaliser pour les habitants de Suxy. Dans ce petit village situé en province de Luxembourg, pas de réseau GSM. Via une pétition, ces derniers se battent pour qu'un opérateur installe les équipements nécessaires.

377 habitants, un village bordé de forêts et traversé par la Vierre. Bienvenue à Suxy. Ce hameau appartenant à la commune de Chiny se trouve en province de Luxembourg. Si la quiétude , un problème de taille existe. À Suxy, aucun réseau GSM. Aucun opérateur n'a mis d'antenne. Une situation qui met à mal ceux que l'on surnomme les "Chuchots". 

Via le bouton orange Alertez-nous, Fabrice, l'une des 377 âmes du village, nous partage son désarroi. "Faut-il laisser mourir les petits villages? Nous ne demandons pas la lune. Simplement une couverture réseau logique pour nos enfants", nous écrit-il.

Depuis plusieurs années, ce père de 4 enfants mène son combat avec ferveur et détermination. Il a lancé une pétition pour tenter d'obtenir gain de cause. "On s'est levés un matin en se disant 'Ce n'est plus possible, c'est un catastrophe. On va faire une pétition'. J'ai prévenu le bourgmestre et on a commencé à faire le tour du village. C'est parti comme ça", se souvient-t-il. En près de deux semaines, la pétition a été signée par 272 habitants. 

Car une vie sans réseau GSM est compliquée, nous avoue Fabrice. Pour lui comme pour les 377 habitants du villages, les simples gestes du quotidien se muent en parcours du combattant. Le confinement, le télétravail imposé et les cours à distance ont accentué les difficultés.

En effet, les enfants de Fabrice sont scolarisés. Durant la crise sanitaire, les devoirs se déroulaient sur l'ordinateur. Mais avant de se connecter sur le portail de l'établissement, un code nécessaire était demandé. Problème: celui-ci était envoyé par SMS. Sans réseau GSM, on devine vite à quel point cette procédure devient complexe. "On a trouvé une solution. C'est d'envoyer un enfant avec un talkie walkie chercher du réseau. Dès qu'il a du réseau, il donne le message avec le code. Ce n'est pas normal qu'on doive jongler avec tous ces systèmes qui n'en sont pas", souffle-t-il. 

Pour les habitants de Suxy, cette absence de réseau est également cause d'angoisses et de peur. "Mes enfants se promènent dans les bois. J'en ai deux qui vont à la pêche au lac. Mais sans réseau, je ne peux pas les contacter et eux non plus en cas d'accident", déplore Fabrice. 

Un sentiment partagé par Frédéric, autre habitant du village: "Quand on organise des manifestations, que ce soit la fête villageoise, ou un championnat de Belgique de boules de pétanque carrées où on regroupe plus de 250 personnes, il n'y a pas de réseau GSM. S'il arrive quelque chose, il faut courir dans une habitation la plus proche pour téléphoner avec un fixe. On est un peu au Moyen-Âge". 

Frédéric a toujours habité la commune de Suxy. Adolescent, le problème ne se présentait pas. "Mais maintenant, il y a les enfants, la vie a changé. Ça évolue fortement. Et maintenant, clairement, on se rend compte que sans GSM, on ne va nulle part. Il faut que ça bouge, on est en 2021", confère-t-il. 

Il y a quelques mois, le problème de sécurité lié à l'absence de réseau GSM s'est réellement présenté dans la commune. Une personne a été portée disparue dans le lac. Dépêchés sur place, les secours étaient obligés de quitter la zone pour appeler et demander du renfort. 

Des alternatives pour communiquer

Elodie, "fille du village", ne veut le quitter pour rien au monde. "La société évolue. Il y 30 ans, quand je jouais dans les bois, il n'y avait pas tout ça. Aujourd'hui, ma fille a son GSM. Et je me dis que s'il y a un problème, elle ne saurait pas nous contacter. Donc c'est assez stressant pour nous", narre-t-elle. Avec son mari, il a fallu trouver des alternatives pour communiquer avec la famille et les amis. "On a le téléphone fixe et via le réseau wifi, on peut communiquer par Messenger. Mais on n'a pas d'autres possibilités. Parfois, on a la surprise, 3 voire 4 jours après de découvrir un message vocal", souligne la mère de famille. Avant de conclure: "On ne demande pas la 5G mais un minimum de réseau pour communiquer. On espère pouvoir avancer grâce à cette pétition".


Sébastian Pirlot, le bourgmestre de Chiny, se bat lui aussi pour l'installation d'une antenne dans le village. Celui qui se sent un peu "démuni" a sollicité l'aide de la ministre des Télécoms, Petra De Sutter après avoir reçu la pétition du collectif. Via une lettre, la ministre lui a livré une réponse qu'il estime "décevante".

"Elle nous informe que Proximus n'a pas de projet de suite à court terme en raison de la faible densité de la population et de la zone boisée. Elle nous signale que pour résoudre notre problème, on devra attendre la 5G entre 2022 et 2028. Je crois qu'on est encore reporté aux calendes grecques car ici, c'est une petite région rurale et on est les derniers servis", rapporte le bourgmestre. Avant de souffler: "Je pense qu'à partir du moment où les opérateurs ont leur zone de couverture, ça ne les intéresse pas d'investir dans une zone rurale. Installer une antenne n'est vraiment pas compliqué. On en a partout dans la commune, sauf ici".


Comment une telle situation est-elle possible? Nous contactons la ministre Petra De Sutter, chargée des Télécoms. Cette dernière nous rappelle que "le marché est complètement libéralisé". Les opérateurs sont donc libres de choisir de s'implanter ou non quelque part. Une unique condition est imposée par la loi belge: ils doivent couvrir 98% des ménages du pays. Libres à eux ensuite de décider des 2% restants qui ne seront pas couverts. 

"Ce n'est pas parce que j'ai la tutelle d'une entreprise comme Proximus que je peux leur dire 'Vous allez faire ça. C'est une entreprise publique autonome donc dans la gestion opérationnelle, je ne peux pas intervenir. Tout ce que l'on peut faire, c'est encadrer le marché et le réguler de telle façon que l'on influence un peu les investissements dans les zones blanches", estime la ministre. 

Proximus, Telenet et Orange répondent

Pourquoi les opérateurs ont-ils choisi de ne pas couvrir le village de Suxy? Proximus, Orange et Telenet (Base) ont accepté de répondre à nos questions. Tous nous confirment avoir connaissance du problème et avoir tenté de voir ce qu'il "était possible de faire". Mais pour les trois opérateurs, le constat est le même: sans infrastructure existante permettant de garantir un réseau mobile, s'y implanter "dans un futur proche" n'est pas envisageable.

"Nos équipes techniques ont évalué la possibilité de couvrir le village mais malheureusement c’est une opération trop coûteuse par rapport au nombre d’habitants", nous répond très clairement Haroun Fenaux, porte-parole pour Proximus. "Telenet a visité la zone plusieurs fois pour trouver un emplacement adéquat pour construire un site d’antennes dans le village afin d’y améliorer la couverture mobile. Nous n’avons à ce jour pas trouvé de solution optimale", explique de son côté, Coralie Miserque, porte-parole pour Telenet/Base. "La topographie de la région rend tout déploiement extrêmement compliqué, dans la mesure où il est impossible de s’appuyer sur des infrastructures locales en matière de réseaux fixes ou mobiles", précise Younes Al Bouchouari, porte-parole pour Orange. 

"Ce n'est pas une question de villes ou de campagnes"

Les opérateurs privilégient-ils les "grandes villes" à l'instar des "petits villages", comme semble l'affirmer Fabrice, à l'initiative de la pétition à Suxy? "Ce n’est pas une question de ville ou de campagne, Proximus couvre 99,8% de la population avec son réseau mobile, ce qui veut dire les villes ET les campagnes. Suxy est donc une exception, elle fait partie des 0,2% des habitations non couvertes", nous répond Haroun Fenaux. "En zone urbaine, il est plus facile de trouver un emplacement adéquat pour construire nos antennes car nous pouvons réutiliser des structures existantes suffisamment hautes (bâtiments,…). Les petites villes n'ont souvent pas de telles structures. La solution est d’être autorisé à construire un pylône au centre de celles-ci", réplique la porte-parole de Telenet. 

Avant de s'implanter dans une commune, les opérateurs réalisent des études de faisabilité. Parmi les critères minutieusement étudiés, la viabilité de l'installation. "Cela doit répondre à des besoins techniques mais également représenter une bonne solution pour nous d'un point de vue économique", résume Telenet. 

À l'arrivée de la 5G, les opérateurs devront couvrir 99,8% des ménages. Les habitants de Suxy craignent de faire partie des 0,2% de ménages laissés pour compte.


 




 

Vos commentaires