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Guerre 14-18: y avait-il, en Belgique, un "Etat francophone" qui envoyait les citoyens flamands à la mort?

 
 

Alors que l’on célèbre ce week-end le 100ème anniversaire de la fin de la 1ère Guerre mondiale, nous évoquerons un fait d’Histoire qui a changé la face de notre pays : y avait-il réellement (beaucoup) plus de soldats flamands que wallons dans les tranchées de la Drôle de Guerre ? Et si oui, pourquoi ?

Existait-il un profond sentiment anti-flamand au sein de l’Etat-major de l’armée belge entre 1914 et 1918? Les soldats flamands ont-ils été délibérément envoyés vers une mort certaine? Cette idée persistante dans le nord du pays a mené au développement d’un Mouvement flamand très actif au fil des décennies, et trouve encore aujourd’hui un écho dans les relations entre les communautés du pays.

L'image des frères flamands morts enlacés

Durant la guerre 14-18, une idée très forte s’est ancrée dans le nord de notre pays: les Flamands ont été sacrifiés par les francophones sur l’autel de la guerre. Et un chiffre va très vite émerger: 80 % de l’armée belge aurait été composée de soldats flamands, principalement dans l’infanterie, c’est à dire sur le front. Bref une surreprésentation de chair à canon flamande qui a servi en grande partie à lancer les revendications autonomistes du “Mouvement flamand”.

Pour incarner ce martyr : les frères Van Raemdonck. Deux jeunes soldats flamands morts au combat en 1917 dans les bras l’un dans l’autre…  Célébré pendant des décennies, le symbole a battu de l’aile quand est apparue la figure d’Amé Fievez, un soldat bel et bien wallon, mort aux côté des frères.

Y avait-il en 1914 un Etat francophone qui envoyait les citoyens flamands à la mort?

Le gros problème, c’est qu’il n’existe aucun chiffre officiel sur l’appartenance linguistique des soldats de la Grande guerre. Les historiens s’accordent désormais sur 65% de soldats flamands dans l’armée belge. Ça reste beaucoup, d’autant que, plus on grimpait dans la hiérarchie, plus les francophones étaient nombreux.

Reste à expliquer cette surreprésentation: elle est avant tout géographique. Les provinces francophones se sont vite retrouvées en territoire occupé. C’est dans la plaine de l’Yser que se sont déroulés les plus longs combats.

Quant à la suprématie du français dans l’armée, il semble avéré qu’une "mentalité anti-flamande" y régnait  L’expression est connue: "Devenir général sans parler le flamand,  mais pas même caporal sans parler le français."

Reste la question: les ordres des chefs étaient-ils systématiquement donnés en français, ce qui envoya de nombreux soldats flamands à une mort certaine, pour cause d’incompréhension ?

Ce n’est pas tout ça mais cette humiliation ressentie  a contribué à faire émerger en Flandre un mouvement de contestation puissant, toujours prégnant aujourd’hui dans la société civile.


"Oui, ma famille a subi les conséquences"

"Dans ma famille, mon grand-père a fait la guerre dans les tranchées. Il avait 20 ans et venait de la frontière linguistique. J’ai toujours entendu dire qu’heureusement, il comprenait le français et que c’est grâce à cela qu’il a pu sortir indemne de la guerre", explique Hilde Roosens, la vice-présidente du VVB, le Mouvement populaire flamand. "Donc oui, ma famille a subi les conséquences. Mais ce n’est pas cela qui m’a poussé à m’engager dans le mouvement flamand."

"Cette situation a joué rôle quand même", a embrayé Christophe Deborsu sur le plateau de "C’est pas tous les jours dimanche".

"Cela a certainement accéléré les choses mais le mouvement flamand n’a pas commencé en 1914. Et il ne faut pas oublier que ces soldats flamands étaient volontaires et que l’ennemi était l’Allemand. On s’est battu pour son pays. Pour moi ce qui est plus important que ce qui s’est passé durant la guerre, c’est le déficit démocratique et les différentes réformes de l’Etat", précise Hilde Roosens.

On en a fait un mythe

"Est-ce qu’on peut dire qu’un seul Flamand est mort lors de la guerre 14-18 à cause d’ordres en français qu’il n’aurait pas compris?", a ensuite demandé Christophe Deborsu.

"C’est une question extrêmement difficile. On ne sait pas le prouver. Ce qu’on sait, c’est qu’il y avait beaucoup de simples soldats flamands et wallons. Mais les officiers étaient francophones. Ce qu’on sait aussi, sur base du Moniteur belge, c’est qu’il y avait un excédent entre 9 et 15% de soldats flamands. Ce qui n’est pas énorme. Ces chiffres ont été gonflés par le Mouvement flamand. On en a fait un mythe", indique Vincent Scheltiens, docteur en histoire à l’Université d’Anvers.

Pour Hervé Hasquin, historien à l'Université Libre de Bruxelles, il est clair qu’il n’y a pas eu de guerre entre Belges. "Il faut reconnaître que la bourgeoise francophone de Bruxelles, de Flandre et de Wallonie a méprisé la langue néerlandaise et ses dialectes", ajoute-t-il. "Il y a eu des injustices à l’égard des Flamands et la Belgique. Pour les frontistes, ce pays apparaissait comme une Belgique marâtre, qui ne voulait pas tenir compte de la vie de ceux qui constituent la majorité de la population."


 

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