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Eva Brognon témoigne du "renouveau" du karaté belge: cette Hennuyère de 16 ans est l'une des meilleures karatékas junior du monde

La belle histoire: Eva, 16 ans, jeune fille de Lobbes, est devenue une des meilleures karatékas junior du monde

Soutenue par un père dévoué ravi de voir que "les efforts paient", un entraîneur qui loue son intelligence et sa détermination, une fédération belge de karaté qui s'est réorganisée, Eva Brognon est en train de devenir une championne. Une ascension qui a démarré alors qu'elle avait 5 ans.

La progression d'Eva Brognon est fulgurante et constante. Figurant parmi les grands espoirs du karaté en Belgique, la Lobbaine de 16 ans peut nourrir de beaux espoirs pour sa future carrière et s'accrocher à ses rêves les plus fous.

J’ai proposé cette discipline (...) pour le côté éducation et le côté positif des arts martiaux, au niveau de la confiance en soi et du renforcement personnel

Son coup de coeur pour le karaté est arrivé tôt, dès l'âge de 5 ans,  quand elle a franchi la porte d'entrée du club Caracalla à Chapelle-lez-Herlaimont. Son père lui a proposé de s'essayer à cette discipline. Un talent, "inattendu" pour son père, s'est alors révélé.

"Je l’ai orientée vers le karaté car on cherchait un sport. J’ai proposé cette discipline car j’aimais bien les arts martiaux. Pas nécessairement dans l’esprit de compétition mais plutôt pour le côté éducation et le côté positif des arts martiaux, au niveau de la confiance en soi et du renforcement personnel", raconte le père d'Eva, Damien Brognon. "De là, on a vite dévié vers un talent inattendu. Dès son plus jeune âge, Eva a tout le temps été sur les podiums des petites compétitions régionales et même nationales."

Amusement, esprit de compétition et respect

Après quelques entraînements, Eva dit avoir tout de suite "accrocher à ce sport". "Au fur et à mesure, j’ai évolué et connu d’autres clubs. Au début, c’était de l’amusement, mais quand le niveau a augmenté lors des compétitions, j’ai attrapé l’esprit de compétition", confie-t-elle. "Ce que j’aime aussi dans le karaté, c’est la notion de respect. Je l’ai appris durant les entraînements et tout au long de mon parcours. Je la retrouve chez chacun de mes adversaires."

Afin d'"exploiter son potentiel" à l'âge de 10 ans, l'entourage d'Eva a décidé de l'orienter vers le club "Ashi Barai Dojo" de Braine-le-Comte. Quelques années plus tard, elle a ensuite évolué à Charleroi au Wakai Team durant dix mois, avant d'atterrir il y un peu plus d'un an dans son club actuel, le KC Rebecq.

On a été en France pour avoir d’autres adversaires et avoir du sparring-partner

En France une fois par semaine dans un des meilleurs clubs du pays

Eva se rend aussi une fois par semaine dans un club français, où elle côtoie le haut niveau. "Elle va s’entraîner dans le Nord de la France car les Français sont très forts en karaté. Son club se situe à Condé-sur-l'Escaut, et est dans le top 3 des clubs dans l’Hexagone. Elle fait ça depuis cinq ans déjà", précise son papa. "On a été en France pour avoir d’autres adversaires et avoir du sparring-partner. Eva doit voyager pour viser les performances et affronter différents affiliés."

Un parcours jusqu'à présent couronné de succès. Six fois championne de Belgique dans différentes catégories et championne d’Europe en 2017 cadet, la Belge a récemment brillé lors d'une compétition internationale au Mexique, remportant la médaille d'or. Une performance qui lui permet en octobre 2019 d'occuper la 6e place au classement mondial.

"C’est fantastique car j’ai beaucoup travaillé pour cette compétition. Cela fait toujours plaisir de gagner une médaille d’or, surtout à un tel niveau, qui compte pour le ranking mondial. C’est la première médaille de cette saison et j’espère en gagner bien d’autres", annonce la jeune Hennuyère de 16 ans.

La fédération belge de karaté sélectionnera par ailleurs les meilleurs de chaque catégorie pour le prochain championnat d’Europe, qui aura lieu en Hongrie en février 2020. "Eva est en pole position pour aller à l’Euro et représenter la Belgique", se réjouit son papa.

"Je vise les championnats d’Europe et je me présenterai avec de grandes ambitions", souligne Eva. "J’aimerais reproduire ce que j’ai fait en cadet. J’ai envie de revivre les mêmes émotions. Je vais me préparer à fond. J’espère ensuite participer aux Mondiaux dans deux ans quand je serai en U21".

Les Jeux Olympiques de 2028 en point de mire, si le karaté est repris

Son rêve? Les Jeux Olympiques. "Ils sont forcément dans un coin de ma tête, mais on a récemment appris que le karaté avait été remplacé par la breakdance en 2024 (Paris). En 2020 à Tokyo, je serai trop jeune donc, j’espère qu’en 2028, mon sport sera repris"

Actuellement, elle dit être avant tout concentrée sur ses études et sa rhéto. "J’aimerais obtenir le diplôme de kiné et d’ostéopathe. Et si j’arrive à jongler avec le sport, j’aimerais avoir une carrière pro en tant que karatéka. Pour l’instant, j’arrive à m’organiser pour réussir mon parcours scolaire et sportif."

J'ai adapté mes horaires pour pouvoir conduire Eva quasi tous les jours à ses entraînements

Le dévouement d'un père

Pour arriver à un tel niveau de performance, il faut être bien entouré. Le papa l'a bien compris et met tout en oeuvre pour aider sa fille en la suivant presque partout. "J'ai adapté mes horaires pour pouvoir conduire Eva quasi tous les jours à ses entraînements (minimum une heure de route) et la soutenir un maximum. Pour certains tournois, c’est n’est pas évident comme pour le Mexique. Je n’y ai pas été car ce n’est pas possible de se le payer. Il n’y a rien dans le secteur et on doit aller parfois en France ou à Liège", explique-t-il.

 Eva a un statut "Elite sportive internationale", ce qui lui permet d'être reconnue par l’Adeps et de pouvoir bénéficier d'une aide financière.

"Grâce à son statut et à ses performances depuis deux ans, certains frais sont payés par la Fédération de Karaté qui bénéficie d’une enveloppe de l’Adeps. Sur les 4 compétitions mondiales, les moins chères sont payées (Venise, Chypre et la Croatie). Pour le Mexique comme c’était la plus chère, la Fédération a décidé que les parents devaient payer. Ils n’ont pas des budgets comme dans certains autres sports", précise le père Damien Brognon.

On se sert la ceinture pour qu'Eva puisse atteindre ses objectifs

La famille Brognon a décidé de faire les sacrifices nécessaires pour aider Eva à atteindre ses objectifs sportifs. "On a par exemple dû acheter un véhicule en plus car je suis souvent parti avec Eva pour les entraînements ou compétitions. Ma femme avait donc besoin aussi d’une voiture.On monte vite à 500 euros par mois en carburant. Le Mexique a coûté 2.500 euros (avion, hôtel, alimentation…), c’est ce que nous avons avancé", ajoute-t-il. "On se sert la ceinture. Pour les sponsors, c’est compliqué car c’est mondial. Au Japon ou au Mexique, on ne s'intéresserait pas à une publicité pour un marchand de peinture à Marcinelle. Les gros sponsors comme Nike ou Adidas ne misent pas encore sur les jeunes comme ma fille. Ils vont peut-être le faire dans le football mais pas dans le karaté. En général, ils sont plus âgés et semi-professionnels."


  
Au-delà de l'aspect financier, Damien Brognon pense davantage aux émotions que le parcours de sa fille lui procure. Souvent, il dit devoir jouer le "mauvaise rôle".

J’ai le mauvais rôle. Tout ce que l’encadrement dit, je suis la seule personne à pouvoir l’imposer et le maintenir chez ma fille

"Le rôle du papa n’est pas un rôle de coach. Je l’encadre. Quand ma fille perdait, elle n’était intéressante pour personne et donc je devais être là à ce moment-là. Quand ma fille gagnait, ma fille était intéressante pour plus de monde. Le papa est plus mis sur le côté, et là il y a d’autres personnes qui prennent le relais", confie-t-il.

"Mon rôle est de la soutenir à la maison, après l’école. Tout ça est dur pour l’enfant. Il y a la fatigue, la scolarité,… il faut gérer la tablette, le téléphone… Il faut faire attention à ses heures de sommeil aussi. Il faut avoir de l’autorité et de la discipline. Je dois être papa et la suivre au niveau du régime. Elle est suivie par des diététiciens et des préparateurs physiques qui lui donnent des consignes. Mais à 15-16 ans, si on sait aller piquer un paquet de chips sur le côté, on le fait. Je suis confronté à ça. J’ai le mauvais rôle. Tout ce que l’encadrement dit, je suis la seule personne à pouvoir l’imposer et le maintenir chez ma fille."

Actuellement les efforts payent et quand je vois ma fille heureuse dans ce qu’elle fait, c’est le plus grand des bonheurs

Et de poursuivre: "Cela amène beaucoup de bonheur avec les victoires mais tout le travail de fond, ce sont des petits conflits familiaux. La maman est moins karaté que nous, mais elle vit aussi énormément tout ça. La maman met un peu les choses en perspective en disant que ce n’est pas avec le karaté qu’elle va gagner sa vie. Je la pousse pour qu’elle puisse vivre ses rêves. Je sais qu’elle est dingue de ça mais elle ne met pas l’école de côté. Actuellement les efforts payent et quand je vois ma fille heureuse dans ce qu’elle fait, c’est le plus grand des bonheurs que je peux avoir en tant que papa. On a la reconnaissance de notre fille, ce qui nous encourage à poursuivre sur cette voie."

L'avis du coach

Une voie qu'emprunte aussi depuis un et demi Olivier Mahauden. Entraîneur au Karaté Club Rebecq, il suit Eva Brognon avec un regard admiratif.

"Son évolution aussi bien en cadet qu’en junior est constante. Elle est dans sa première année junior et elle est top 6 mondial. C’est vraiment très bien. Le niveau est de plus en plus élevé et Eva de par son caractère et son envie d’y arriver, met tous les atouts de son côté pour pouvoir y arriver", souligne-t-il. "Sa force? C’est sa détermination. Elle est très à l’écoute des conseils qu’on lui donne. C’est un atout pour un athlète d’oser et d’avoir de l’intelligence pour pouvoir mettre en pratique ce qu’on lui explique pour pouvoir performer."

 Dans les tournois mondiaux, Eva Brognon est coachée par les entraîneurs de l'équipe nationale. "Je suis Eva un maximum quand elle part avec la délégation belge. Pour elle, c’est un peu plus d’avoir le coach national à ses côtés. Je suis la plupart du temps présent pour l’encourager. J’étais là quand elle a eu son titre de championne d’Europe quand elle avait 16 ans", raconte Philippe Mahauden.

Les autres nations, même la France, se demandent ce qu’il se passe en Belgique

Arbitre national et entraîneur au diplôme international, Olivier Mahauden est aussi le président de la fédération francophone de Karaté et administrateur dans la fédération belge de Karaté. Il se réjouit de l'évolution de son sport dans notre pays.

"Je suis en poste depuis deux ans et demi à la tête de la Fédération francophone. On a fait un bouleversement en remettant un tas de dossiers qui n’étaient pas en ordre au sein de l’Adeps, qui nous bloquaient au niveau financier. On a fait un énorme travail qui nous a permis de multiplier par deux les montants qu’on recevait à l’Adeps. On a récupéré une certaine notoriété en engageant des entraîneurs, en bénévolat car on est une petite fédération. On est passé de 4 coachs à 7, ce qui nous permet de ne pas demander à un entraîneur d'être présent à des tournois tous les week-ends", explique-t-il. "Le résultat paye car actuellement on revient régulièrement d’un tournoi européen ou mondial, avec des médailles. Les autres nations, même la France, se demandent ce qu’il se passe en Belgique. On sent qu’il y a un renouveau, que les athlètes ont confiance et que le staff est derrière les athlètes pour les aider à grandir. C’est du bonheur. On se met au service des athlètes, c’est une priorité."

Preuve de cette évolution encourageante, 23 karatékas francophones se sont qualifiés pour représenter la Belgique aux 11ème Championnats du Monde cadets, juniors et U21 de karaté (du 23 au 27 octobre) au Chili.

Ce vent nouveau s'illustre aussi avec quelques chiffres. La fédération francophone de karaté va atteindre les 6.000 adhérents à la fin de l'année 2019 alors que son budget s'élève à 80.000 euros par an (contre 38.000 euros il y a deux ans et demi). Aujourd'hui, la Belgique francophone compte par ailleurs 150 clubs qui participe au "renouveau" du karaté.

Olivier Mahauden se réjouit ainsi de pouvoir compter sur une "jeunesse dynamique". "Il y a un renouveau dans le karaté belge qui, on l’espère, va porter notre discipline au plus niveau."

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