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Triomphe pour la première audacieuse de "Boris Godounov" à la Scala

Le choix était osé en pleine guerre en Ukraine, mais le public de la Scala de Milan a réservé un accueil triomphal mercredi à la première de "Boris Godounov", un opéra émouvant et grandiose du compositeur russe Modeste Moussorgski dirigé avec maestria par Riccardo Chailly.

Les artistes, au premier rang desquels la célèbre basse russe Ildar Abdrazakov, ont été salués par des applaudissements nourris pendant treize minutes, de nombreux "bravo !" fusaient dans la salle et des pétales blanches ont été jetées depuis les balcons.

L'idée de cette "Prima" (Première) qui inaugure la saison de la Scala, avait germé il y a trois ans, bien avant la guerre: après l'invasion russe en février, des doutes ont surgi, mais la Scala a maintenu son programme, malgré les protestations du consul ukrainien à Milan, Andrii Kartysh.

Si le diplomate craignait un coup de propagande pour Vladimir Poutine, le théâtre mythique est formel: "nous ne faisons l'apologie de personne, nous jouons un opéra qui est un chef-d'oeuvre de l'histoire de l'art", a déclaré à l'AFP son directeur Dominique Meyer.

Temps fort de la vie culturelle italienne, la "Prima" a été suivie depuis le palco reale, la prestigieuse "loge royale", par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, la Première ministre Giorgia Meloni et le président Sergio Mattarella.

Des militants écologistes du mouvement Ultima Generazione ("Dernière génération") ont aspergé mercredi à l'aube de peinture rose, bleue et turquoise l'entrée de la Scala pour alerter les personnalités politiques attendues à la soirée sur le changement climatique, avant d'être interpellés par la police.

Un petit groupe d'Ukrainiens a manifesté dans après-midi devant le théâtre pour demander à la Scala de "ne pas favoriser la propagande russe" et brandi des pancartes dénonçant "l'Etat terroriste russe".

- Solitude au pouvoir -

L'opéra de Moussorgski (1839-1881), inspiré du drame éponyme d'Alexandre Pouchkine, raconte la rupture entre un dirigeant autocrate et son peuple et a été censuré à plusieurs reprises sous l'Empire russe, puis l'Union soviétique.

C'est la version originale ("Ur-Boris") chantée en russe qu'a choisie le directeur musical de la Scala, Riccardo Chailly, pour rester fidèle à l'esprit de Moussorgski.

"+Boris Godounov+ est un chef-d'oeuvre absolu, dont la modernité surprend" et qui réserve des "moments de grande poésie du timbre et de beauté musicale", estime M. Chailly.

Une production de cet opéra au théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg en 2012 avait frappé les esprits en dressant un parallèle entre le règne de Boris Godounov, de 1598 à 1605, et Vladimir Poutine, qui faisait alors face à un mouvement de contestation sans précédent.

Dix ans plus tard, c'est le moment juste pour jouer "Boris Godounov", car "Moussorgski était lui-même un artiste qui combattait le système, ce serait totalement erroné de censurer son opéra qui démasque le pouvoir", estime le metteur en scène, Kasper Holten.

Solitude au pouvoir, folie, violence, remords... le personnage complexe et tourmenté de Boris Godounov, arrivé au pouvoir après avoir fait assassiner l'héritier légitime du trône, semble tout droit sorti d'une tragédie de William Shakespeare (1564-1616), dont Pouchkine s'est inspiré.

- Chronique d'un meurtre -

Petite entorse à la version originale de "Boris Godounov", un entracte sépare la première partie, où le spectateur suit le drame vu de l'extérieur, de la seconde, qui lui permet de se glisser dans l'esprit du tsar, en proie à des hallucinations et hanté par des fantômes.

Dans le rôle-titre, la célèbre basse russe Ildar Abdrazakov dont la voix imposante et expressive a fait vibrer la salle, évoque un "Boris avec une âme et un cœur, mais rongé par le remords d'avoir tué un enfant".

"Cette pensée est constante, il y a toujours une angoisse qui grandit doucement et devient de plus en plus pesante, jusqu'à ce qu'il devienne fou et finisse par mourir", raconte-t-il.

Un gigantesque parchemin blanc a été déroulé sur une grande partie de la scène, symbolisant le manuscrit du moine chroniqueur Pimène, témoin du meurtre de l'enfant héritier, qui cherche à rétablir la vérité face à la censure du régime.

"Ce rouleau de papier géant se transforme en fleuve du temps et de l'histoire sur lequel nous construisons nos palaces et nos rêves et qui à la fin nous emporte", explique Kasper Holten.

L'Estonien Ain Anger, qui incarnait le moine Pimène et est considéré comme l'une des meilleures basses wagnériennes du monde, a su convaincre avec la richesse du timbre et la puissance de sa voix.

Les rôles féminins étaient rares, mais appréciés par le public. La soprano russe Anna Denisova a incarné de façon vibrante la fille du tsar, Xenia, et la mezzo-soprano Lilly Jørstad a interprété avec brio son jeune fils, Fédor.

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