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Amir, l'ancien MIGRANT bosnien: "20 ans après, je suis prof et conseiller communal grâce à la Belgique"

Comme les familles qui affluent aujourd'hui dans notre pays, Amir a fui la guerre dans les Balkans alors qu'il n'avait que quelques années. S'il s'est "intégré" et suivra aujourd'hui à "50/50 dans son coeur" le match des Diables contre son pays d'origine, c'est grâce à l'accueil dont il a pu bénéficier aussi bien de la part de l'Etat belge que de sa population. Blessé par la désapprobation de l'accueil actuel des migrants exprimée par de nombreux Belges, il espère que les migrants d'aujourd'hui pourront eux aussi profiter du même soutien.

Jeudi soir, comme des centaines de milliers d'autres Belges, Amir regardera le match des Diables Rouges contre la Bosnie comptant pour les qualifications de l'Euro 2016 de foot. Au contraire de la majorité des supporters, Amir aura le coeur partagé. L'homme est en effet d'origine bosnienne. Il est né dans cette région des Balkans qui à l'époque faisait encore partie de ce grand pays qu'on appelait la Yougoslavie. La guerre a éclaté et la famille d'Amir a fui pour aboutir en Belgique. Il y a construit sa vie. Vingt ans plus tard, Amir, devenu prof de sciences humaines et conseiller communal à Flémalle en province de Liège, se sent belge mais aussi bosnien, le pays où il est né, où une grande partie de sa famille vit encore. Alors, jeudi, ce sera du "50/50 dans mon coeur car je ne fais pas de différence, je les aime autant l’un que l’autre", écrit-il. Mais ce n'est pas pour parler football qu'Amir nous a adressé un long message via la page Alertez-nous.

Choqué par la désapprobation de nombreux Belges quant à l'accueil des familles de migrants fuyant la guerre et affluant actuellement dans notre pays comme dans toute l'Europe, cet ancien migrant lui-même livre son opinion à la lueur de son passé, de son "intégration" réussie grâce notamment à l'accueil de notre Etat à qui il "doit beaucoup". Et il lance un appel à la population: "Rappelez-vous et agissez de la manière dont seul le peuple belge sait le faire: avec dignité et fierté ! Je reste persuadé que la Belgique est restée une terre d’accueil et qu’elle n’est pas devenue ce que certains veulent faire croire."

La lettre d'Amir: "Rappelez-vous de vos grands-parents et arrière-grands-parents qui eux-mêmes s’exilaient et devenaient ainsi des "réfugiés" lorsque les nazis envahissaient la Belgique"

Aujourd'hui, la Belgique et la Bosnie vont s’affronter pour une belle soirée de football. Quoi de particulier me direz-vous ? Rien si ce n’est un match de football que je vais regarder en tant qu’amateur du ballon rond, comme beaucoup de personnes d’ailleurs. Mais à mes yeux, il s’agira plus qu’un simple match de football car c’est le pays qui m’a vu naître qui affronte mon pays d’adoption...

Lequel vais-je soutenir ? Le choix est difficile, ce sera donc du 50/50 dans mon cœur, car je ne fais pas de différence, je les aime autant l’un que l’autre. Le premier, la Bosnie, car j’y suis né, que mes parents, mes grands-parents, cousins, etc., y sont nés ou y vivent encore. Et puis la deuxième, la Belgique, car c’est le pays qui m’a ouvert les bras, à moi et ma famille alors que nous étions dans le besoin, alors que nous quittions notre pays, notre famille, notre maison, nos biens, alors que nous étions des "réfugiés" (ou des "migrants") qui laissions tout derrière nous pour sauver nos vies de la barbarie.

Il y a une vingtaine d’année à peine, la Yougoslavie vole en éclat et laisse la place aux pires atrocités connues depuis la fin de la seconde mondiale. Comme ma famille, beaucoup d’autres quitteront également les Balkans pour diverses destinations à travers le monde. Lorsque nous sommes arrivés ici, les gens avaient de la compassion pour nous. Ils comprenaient et nous aidaient avec les moyens dont ils disposaient. Ils ne nous demandaient pas pourquoi nous étions là, que faisions nous, combien de temps allions nous rester, quelle était notre religion, notre culture, rien ! L’important c’était de nous aider à nous sentir bien dans notre nouveau pays d’accueil, nous les "migrants", les "réfugiés" venus en Belgique, peu importe qui nous étions et d’où nous venions.

À côté de cette population très accueillante, c’est à l’état Belgique que nous devons beaucoup car il nous accordait dans un premier temps l’aide sociale pour pouvoir survivre, puis le droit d’aller travailler, pour ainsi ne plus vivre au "crochet" de l’état. Enfin, ce pays nous offrait même la possibilité de devenir de "vrais" citoyens belges, quel honneur ! Je pouvais suivre ma scolarité, mes parents pouvaient travailler, voyager,... tout en étant belge! Grâce à la Belgique, j’ai pu finir mes études en bénéficiant à certains moments de bourse pour les financer.

Aujourd’hui, près de 20 ans après notre arrivée en Belgique et grâce à elle, je suis devenu prof d’histoire et de géographie et j’ai même eu la chance de pouvoir me présenter aux élections et même d’être élu, moi le "réfugié"! (je pourrai d’ailleurs débattre sur l’intégration des étrangers mais ce n’est pas ici le but).

Aujourd’hui, je me pose de nombreuses questions : comment aurais-je pu avoir ne serait-ce qu’une petite chance de réussir en Belgique, une chance de "m’intégrer", si les décideurs politiques dans les années 90 étaient ceux d’aujourd’hui ? Que serais-je devenu aujourd’hui si un politicien proposait de ne donner que le strict minimum pour survivre, comme il le propose aujourd’hui pour les "réfugiés" qui fuient la guerre au Proche-Orient. Comment aurais-je pu rendre le 1/10ième au pays qui m’a ouvert les bras et aux personnes qui ont tendu la main si nous étions classés comme des gens de "seconde" zone ?

Une vingtaine d’année après cela, les politiciens ne sont bien évidement plus les mêmes, mais la population, tout en étant la même, a complètement changé. En effet, si on s’en réfère aux récents sondages, si on scrute les forums ou les réseaux sociaux, si on tend l’oreille dans la rue ou dans les files des supermarchés, les propos sont scandaleux! La population belge a-t-elle perdu toute son humanité en 20 ans à peine? Ou a-t-elle simplement été hypocrite lorsque par milliers, nous déferlions sur l’Europe de l’Ouest en provenance des territoires de l’ex-Yougoslavie ?

Ces personnes de mon entourage, que je vois tenir ou soutenir des propos clairement xénophobe et prônant le rejet de l’autre, tenaient-ils les mêmes propos il y a 20 ans lorsque nous étions des "réfugiés" ? Quelle tristesse, quel dégoût. Les migrants qui arrivent aujourd’hui en Europe n’en sont pas. Ce sont des personnes déplacées, des réfugiés qui fuient la guerre pour une vie meilleure, comme ma famille et mes amis en provenance des Balkans dans les années nonante. Pensez-vous qu’ils quittent le pays par plaisir et le sourire aux lèvres en abandonnant toute une vie aux mains de guerriers sanguinaires ? Je ne crois pas.

Heureusement, toute la population n’est pas la même et il y a encore des personnes (trop peu malheureusement) qui se battent au quotidien pour venir en aide à ces personnes réfugiés qui arrivent en Europe, qui n’ont pas demandé à ce que leur pays soit dévasté par une guerre qui ne semble pas voir de fin, par manque de cohésion internationale pour stopper ce conflit (une similitude avec le conflit dans les Balkans).

Pour terminer, je souhaite faire un appel à la population pour plus "d’humanité", pour plus de "chaleur" envers ces réfugiés qui arrivent en Belgique, ne nous laissons pas avoir par les "belles paroles" de certains. Rappelez-vous, il y a 20 ans de l’accueil que vous nous avez accordé, rappelez-vous de vos grands-parents et arrières grands-parents qui eux-mêmes s’exilaient et devenaient ainsi des "réfugiés" lorsque les Nazis envahissaient la Belgique il y a 60 ans seulement...

Rappelez-vous et agissez de la manière dont seul le peuple belge sait le faire: avec dignité et fierté ! Je reste persuadé que la Belgique est restée une terre d’accueil et qu’elle n’est pas devenue ce que certains veulent faire croire.

Amir HAMIDOVIC
Ancien "réfugié" ou "migrant" (ce sera comme vous voulez)
Actuellement Prof. des sciences humaines et conseiller communal grâce à la Belgique