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A Avignon, la mise en scène d'un "crime contre l'humanité"

A Avignon, la mise en scène d'un
Les comédiens Thomas Jolly (d) et Damien Avice (g) dans la pièce "Thyeste" de Sénèque, le 5 juillet 2018 lors du 72e festival international de théâtre d'AvignonBORIS HORVAT

C'était un peu l'apocalypse vendredi soir à l'ouverture du Festival d'Avignon: le metteur en scène français Thomas Jolly a fait frissonner le public avec "Thyeste" de Sénèque, l'une des pièces les plus noires du répertoire classique.

"Je n'ai jamais lu un texte aussi violent", affirme-t-il à l'AFP. Et pour cause: déterminé à se venger de son frère Thyeste (Damien Avice) qui a eu une relation avec sa femme, le roi Atrée (Jolly), lui fait manger à un banquet la chair de ses enfants.

"Un crime contre l'humanité", "cannibalisme" sont des mots qui résonnent dans cette pièce "immontrable", selon Jolly.

Pourtant, sur la scène de la Cour d'honneur du palais des Papes, où se produit chaque année la pièce inaugurale, il y a très peu d'actes brutaux: à aucun moment on ne voit d'enfants tués ou Thyeste en train de manger sa progéniture et même deux "têtes" ensanglantées sont rapidement dégagés de la vue du public.

"C'est un voyage mental, c'est une pièce vénéneuse qui vient infecter l'esprit même des spectateurs", explique Thomas Jolly, une des principales figures de la nouvelle génération de metteurs en scène français.

"Si on montrait la violence, on la réduirait", ajoute-t-il. "Même si j'utilisais des litres de faux sang, même si je partais dans une mise en scène trash, n'importe quel moyen serait moins impactant que ce qu'un spectateur peut imaginer".

La création sonore de Clément Mirguet, tantôt tonitruante tantôt digne d'un film d'horreur, un jeu de lumière saisissant qui se glisse sur les murs de la Cour de papes, des confettis lancés dans l'air pour faire croire à un essaim d'insectes viennent ponctuer le texte de Sénèque, où le crime est raconté hors champ.

Pour tout décor, un banquet et deux sculptures géantes, l'une représentant un masque avec la bouche grande ouverte comme saisi d'effroi devant le crime qui va êre commis.

"Tout sombrera, la religion, la justice et la confiance entre les hommes", annonce la Furie (Annie Mercier) qui donne le ton en prélude.

- Echo avec l'actualité -

A des moments, des phrases de la pièce sont chantés en mode rap, comme pour accentuer le côté contemporain de cette tragédie.

"Cette pièce a des échos très forts avec l'actualité, elle peut nous rappeler une histoire personnelle, un conjoint, un frère, une famille, mais aussi les conflits internationaux dont on n'arrive plus à en sortir", explique Thomas Jolly.

"Ce que nous pose Sénèque, c'est que la violence et la vengeance mènent à une impasse", poursuit le metteur en scène révélé après avoir monté la trilogie de "Henri VI" --spectacle marathon de 18 heures à Avignon 2014-- puis "Richard III" de Shakespeare (2016).

Mais si la pièce ressemble à une version de la fin du monde, Jolly souligne que l'auteur a voulu à travers cette pièce atteindre les plus bas instincts humains pour faire un plaidoyer en vue d'un monde meilleur.

La pièce est conclue par une phrase de Sénèque, qui résonne comme un appel à tolérance toujours d'actualité: "Une seule chose peut nous rendre la paix; c'est un traité d'indulgence mutuelle".

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