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Angélica Liddell, l'électrochoc du Festival d'Avignon

 
 

Les spectacles d'Angélica Liddell dérangent souvent. Mais la dernière performance de l'artiste espagnole au Festival d'Avignon a ébranlé le public tant elle a poussé à l'extrême, en images et en paroles, l'expression de son mal-être et mal d'amour.

"J'ai de la souffrance en moi et je ne ferme pas la porte à la douleur", confiait à l'AFP l'artiste de 55 ans avant la première de "Liebestod: el olor a sangre no se me quita de los ojos" (l'odeur de sang ne me quitte pas des yeux).

Dans le spectacle, elle prend presque à la lettre cette déclaration: vêtue d'une robe noire, assise sur une chaise, elle se désinfecte tour à tour les genoux, les pieds et les poignets avant de se mutiler et de laisser le sang couler, boit du vin rouge, le tout sur "Asingara" une chanson de flamenco pop des années 70 qui clame "parfois je me maudis et je voudrais me tuer".

- "La mort, culmination de l'amour" -

Dimanche après-midi, plusieurs spectateurs sont sortis de la salle au bout d'un quart d'heure, un spectateur a été pris d'un malaise, sans que l'on sache si c'était en lien avec les scènes, et le spectacle a dû être interrompu dix minutes avant une intervention.

Imperturbable, Angélica Liddell a poursuivi sa performance: notamment, un dialogue avec la statue d'un taureau, qu'elle commence par encenser, puis s'adresse à lui, tantôt avec des éructations, tantôt par des ordres ("tue-moi je t'en supplie"). Elle ose même un "tes viols me manquent".

L'artiste apparaît la plupart du temps seule sur scène, mais convoque parfois des tableaux insolites: un homme tenant en laisse plusieurs (vrais) chats, un homme amputé dans une chaise roulante qu'elle finit par prendre dans ses bras telle une Madone, et puis des quartiers de boeuf descendus des cintres et qui renvoient à une toile de Francis Bacon.

Car le spectacle de près de deux heures est un collage inspiré de plusieurs oeuvres et personnages qui fascinent l'artiste: le mot "Liebestod" ("mort d'amour" en allemand) est le titre de la finale de "Tristan et Isolde" de Wagner; "l'odeur de sang ne me quitte pas des yeux" reprend un vers d'Eschyle qui a hanté Francis Bacon. Et surtout, il y a la vie de Juan Belmonte, le toréro andalou qui a révolutionné la tauromachie et s'est suicidé.

"J'ai très conscience de la mort", explique l'artiste installée à Madrid, pour qui "la mort est la culmination de l'amour".

"Mon monde intérieur est un abîme atroce que j'arrive à transcender grâce à la poésie et la beauté, et la scène est un périmètre où je peux (...) arriver à une transe grâce à laquelle je libère tous ces conflits intérieurs", ajoute Angélica Liddell qui se compare volontiers au Marquis de Sade.

- Objectif: poésie -

Ses spectacles, qui suscitent fascination et répulsion, sont souvent le reflet de cette noirceur interne, en écho aux horreurs dans le monde. A Avignon en 2016, elle présente "Qué haré yo con esta espada?" (Que ferai-je avec cette épée?), où se mêlent attentats du 13 novembre, le tueur en série Ted Bundy, le cannibale japonais Issei Sagawa, et des scènes de masturbation et de jets d'urine.

Dans "Liebestod", ce sont des paroles destabilisantes plus que les images qui dominent une grande partie du spectacle.

"Le public en a marre de tes histoires", "Tes conneries sur scène (pisser, déféquer, se masturber)... Tu as fait tout ça pour exister, quand ta vraie vie est une merde", éructe-t-elle, avant de se lancer dans une violente diatribe contre le manque de spiritualité dans l'éducation en France ou les artistes toujours en grève pour défendre leurs retraites.

Se soucie-t-elle des critiques? "Non, ça ne me dérange pas du tout. Mon objectif n'est jamais de provoquer. Mais pour parvenir à l'idée du sacrifice, j'ai besoin de me mettre dans des situations extrêmes. L'objectif ultime est la poésie".


 




 

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