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INDISPENSABLE à notre époque: Virginie éduque les enfants du primaire à internet et aux réseaux sociaux

Au travers des aventures de Cliky, Virginie Tyou raconte internet et les réseaux sociaux, avec leurs qualités et leurs dangers, aux enfants. Chaque semaine, elle prolonge l'action de ses livres dans les écoles primaires pour échanger avec les élèves. Ne faudrait-il pas aller encore plus loin et inscrire l'éducation à internet dans le programme officiel de l'enseignement primaire?

A 47 ans, Virginie cumule les activités. Entre son travail dans un cabinet de consultant en droit européen des télécoms, l’écriture de ses bouquins et ses rencontres hebdomadaires avec des classes d'école primaire, son emploi du temps est pour le moins chargé. Cette maman de trois enfants originaire d'Ampsin dans la commune d’Amay (province de Liège), a changé de vie lorsqu’elle a inventé Cliky, une petite boule jaune tombée du nuage internet un soir d’orage, pour atterrir dans les mains d’un petit garçon, Félix. Un roman destiné aux 10-12 ans, qui intègre une forte dimension éducative, ou plutôt "ludo-éducative", comme aime le dire son auteure.


Eduquer à une "cybercitoyenneté"

Avec Cliky, Virginie veut faire découvrir aux enfants un monde dont ils ne connaissent finalement pas grand-chose, bien qu’ils le côtoient quotidiennement : internet et les réseaux sociaux. Parmi ceux qu’elle a rencontrés, beaucoup ignoraient l’origine de la toile. Est-ce que la connexion arrive par la prise électrique, les éoliennes, les satellites ? Si les enfants possèdent un smartphone, tablette ou ordinateur de plus en plus tôt, ils ne s’interrogent que très peu sur ces technologies et le fonctionnement du net. 

Il faut donc apprendre aux jeunes à "vivre avec ces outils" auxquels ils seront confrontés toute leur vie, comme le dit Virginie. "Il ne faut jamais oublier que la connexion, ils sont nés avec et ils vont devoir vivre avec pour toujours, donc je pense qu’empêcher l’écran ça n’a aucun sens. Par contre, commencer à créer très jeune une réflexion sur ce qu’est internet me semble plus pertinent", explique-t-elle.

L’auteure préconise donc un apprentissage d’internet dans les écoles. Avec une dimension de "cybercitoyenneté": l’enfant doit apprendre à avoir les bonnes réactions et les bons réflexes face à son écran.

Il ne doit par exemple pas faire aux autres ce qu’il n’aimerait pas qu’on lui fasse.

Il doit aussi savoir sélectionner les informations qu’il trouve sur internet, savoir différencier le vrai du faux et recouper ses sources.

Elle s’aide notamment du "3-6-9-12" du psychiatre Serge Tisseron. Cette règle pose des repères pour l’introduction des écrans dans la vie de l’enfant en fonction de son âge, et qui l'expose doucement à internet, afin de garantir son bon développement (voir à la fin de l'article pour en savoir plus).

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La naissance de Cliky

Il y a quelques années, Virginie réalise qu’il y a "un fossé entre le savoir des experts du numérique et le grand public".

Faisant partie de cette première catégorie, elle désire faire partager son expérience aux enfants. "C’est d’abord le fait que je sois maman de trois enfants qui m’a donnée envie de faire Cliky. Ça m’a donné une idée de ce qu’ils font avec le numérique, de leur manière de vivre avec", raconte-t-elle.

Partant de ses enfants, elle intervient une première fois en 2010 dans la classe de son aîné alors au collège. Elle se rend très vite compte que cette éducation devrait arriver beaucoup plus tôt dans le cursus scolaire. "Les bêtises avaient déjà été faites : les cas de harcèlement, de photos dénudées qui circulent, les nuits blanches à jouer… Dans les écoles, on ne parle pas du fonctionnement d’internet, sauf quand il y a un problème. Il s’agit pour moi d’une politique très ponctuelle de réponse à une urgence", explique-t-elle. Une problématique relativement délaissée par l’enseignement dans les classes de primaire, ou bien abordée de façon maladroite. 

Elle se décide alors à narrer les aventures de Félix et Cliky. Un roman destiné aux enfants de 10 à 12 ans, qui a très vite été repéré par des enseignants du primaire. Pour eux, elle a créé un dossier pédagogique disponible gratuitement sur son site internet. Ce document permet d’accompagner la lecture du bouquin et propose une manière d’aborder les thématiques du livre. Quelques mois après la sortie de "Cliky, l’énigme numérique" en août 2015, l’ouvrage est donné en lecture dans des écoles aux classes de 5e et 6e primaire, et son auteure est invitée dans les classes pour en discuter.


S'interroger et favoriser le dialogue

Aujourd'hui encore, une à deux fois par semaine, Virginie se déplace dans les classes de primaire, un peu partout en Belgique. Durant ces rencontres, elle répond aux questions et essaie de générer du dialogue au travers d’activités créatives, pour favoriser un échange avec les parents après l’école.

La semaine dernière, elle a passé 1h avec les deux classes de 6ème primaire du collège du Biéreau à Louvain-La-Neuve. Emmanuelle Lepage, l’enseignante qui a souhaité la faire intervenir, était très contente de cette rencontre avec les élèves: "Je les ai félicités parce que c’est une classe assez turbulente, et ils n’ont pas bougé ! Elle est fascinante, ça a collé tout de suite, c’était très chouette" s’enthousiasme-t-elle. Les deux classes travaillaient sur le tome 2 de la série, "Cliky, Le crack des réseaux", disponible depuis la rentrée scolaire. Les enseignantes ont choisi d’y consacrer environ 1h par semaine avec une lecture chapitre par chapitre, et en s’aidant du dossier pédagogique mis à disposition par son auteure.

Une volonté d’informer les enfants sur le sujet qui est née dans des circonstances particulières. "Tout est parti de difficultés qu’on a eu avec les enfants, parce qu’ils utilisaient Skype entre eux à la maison et ça créait des bagarres à l’école" explique l’enseignante.

Avec sa collègue, elles décident de se servir d’un livre pour aborder le sujet et remédier au problème. Leur choix se porte sur Cliky, avec lequel elles parlent d’amitié, de confiance, des grands-parents et internet, de l’importance de protéger ses données personnelles… En abordant ces sujets, Emmanuelle se rend compte que les enfants ne sont pas ancrés dans la réalité.

Quand elle demande aux enfants en combien de personnes ils ont confiance, les réponses vont de 3 à 18 : "Il y a des enfants qui iraient raconter toute leur vie à 18 personnes !" s’exclame-t-elle.

Mission réussie pour les deux maîtresses: "Les enfants ont retenu qu’il fallait faire très attention à ce qu’on dit ou ce qu’on écrit sur internet, et c’était justement le message qu’on voulait leur faire passer", nous dit Emmanuelle. Aujourd’hui à l’école, les bagarres ont diminué et les enseignantes prolongent l’aventure Cliky, puisqu’elles s’apprêtent à retracer son histoire, à l’aide d’une frise chronologique.


Prises de conscience

Virginie est souvent ravie en voyant que des écoles s’inspirent de son personnage pour créer un projet créatif. A Louvain-la-Neuve, elle a pu assister à la représentation de son roman sous la forme d’une pièce de théâtre, tandis que dans une autre école elle a joué au jeu de société Cliky, entièrement imaginé et confectionné par les élèves et leur professeur.

Ses interventions dans les classes comportent une grande part d’échanges, mais également de petites animations imaginées par la créatrice de Cliky. "J’ai des petits papiers avec des phrases dessus, par exemple, "je déteste mon prof d’anglais" ; "ton pull est magnifique" ; "Léa est une grosse laide", et je demande aux enfants de décider de ce que l’on peut mettre en ligne ou non. Une petite n’en démordait pas de publier "Léa est une grosse laide", elle me disait "ben puisque c’est vrai, pourquoi est-ce que je ne peux pas le dire ?"", raconte-t-elle, amusée.


15h par week-end devant le smartphone et la tablette

Au cours de ces rencontres, les enfants ouvrent généralement les yeux sur plusieurs éléments, à commencer par le temps passé sur le téléphone ou la tablette, largement supérieur à ce qu’ils imaginaient. "Ils ont fait un sondage le plus honnête possible entre eux, sans transmettre les résultats aux parents, et ils se sont chronométrés. Certains se sont rendu compte qu’ils y passaient 15h par week-end", rapporte l’auteure. Virginie leur explique également que les réseaux sociaux ne représentent pas la vie réelle. Nés avec les réseaux sociaux, les petites générations ont effectivement du mal à différencier le vrai du virtuel.


Sentiment de superpuissance

Dernier constat récurrent : le sentiment de surpuissance derrière l’écran. "Une institutrice m’a expliqué qu’il y avait une petite fille qui ne s’exprimait jamais, la plus calme et la plus timide de toutes, dont on a du convoquer les parents parce qu’on s’est rendu compte que c’était elle qui lançait des horreurs à ses copines, sur l’application Viber. C’était sa façon à elle de pouvoir s’exprimer, parce qu’elle n’osait pas le faire en classe", raconte Virginie.

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Virginie Tyou en compagnie de François Hollande à l'Elysée, le 16 décembre dernier

Un enseignement "philosophique" d’internet

Tandis que les enseignants belges la sollicitent, Virginie Tyou est également repérée par le gouvernement français, le 24 novembre dernier. C’est lors d’une visite au Sénat, pour parler de l’apprentissage du codage informatique dans les écoles françaises, que Virginie est approchée par le ministère de l’éducation. Un mois plus tard, elle rencontre le président de la République François Hollande à l’Elysée, où elle présente son roman et sa démarche.

Le ministère de l’Education français s’intéresse effectivement de près au sujet puisque les élèves de primaire et collège apprennent à maîtriser les bases du langage informatique depuis la rentrée de septembre dernier. Cette matière est dispensée au collège à la fois dans les cours de mathématiques et de technologie. Concrètement, les élèves apprennent le langage de programmation, la construction des sites internet… Les plus petits sont quant à eux amenés à "programmer les déplacements d'un robot ou ceux d'un personnage sur un écran".

Une éducation au numérique plutôt mécanique, qui n'engendre pas vraiment de réflexion et n’a pas vocation à informer les élèves sur les pièges et dangers du net, ni à leur inculquer un "civisme" du net. Selon l’auteure de Cliky, l’apprentissage du codage peut être utile, mais uniquement s’il est accompagné d’un "enseignement philosophique". Selon elle, l’éducation aux outils numériques doit inclure le développement de l’esprit critique et le développement de l’empathie, afin qu’il soit autonome sur le net, et qu’il adopte les bons comportements face à son écran.


Pas de cours obligatoire en Belgique francophone mais "une série d'initiatives"

En Belgique, "pas de cours dans la grille horaire mais une série d’initiatives", nous dit le porte-parole de Martine Schyns, la ministre de l'Education. Parmi elles, le passeport TIC, qui existe depuis 2003. Non obligatoire, de nombreux enseignants adhèreraient au programme, qui propose aux élèves de primaire et secondaire "d’acquérir les compétences des technologies de l’information et de la communication (TIC) en adoptant une attitude éthique et citoyenne tout en pratiquant l’éducation aux médias de façon active et régulière".

"Loin de faire l’apologie des réseaux sociaux à outrance, la plateforme balise les principes et regorge de conseils pour conscientiser aux dérives possibles", nous dit le ministère. Enfin, le nouveau cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté, enseigné depuis la rentrée 2016-2017, prévoit une éducation aux médias "dès la première année de l’enseignement primaire".

Un changement pourrait toutefois intervenir prochainement, puisqu’"un nouveau référentiel en compétences numériques est en cours de rédaction", nous informe le ministère de l’Education.


"Cliky, c’est une aventure de famille"

Les enfants de Virginie sont maintenant trop âgés pour apprendre internet avec Cliky, mais ils participent activement à l’aventure. Respectivement âgés de 20, 14 et 12 ans, ils livrent chacun à leur mère le regard qu’ils portent sur les péripéties de la petite boule jaune. "C’est une aventure de famille ! A Noël, on se met autour de la table, on appelle ça notre "délire Cliky". On réfléchit à ce qui va se passer, aux bêtises de Cliky, au ressenti des personnages du livre… En parler me permet de mener la trame du livre, mais aussi de vérifier si mes idées sont justes". Un rendez-vous annuel où l’on imagine la suite des aventures de la petite boule jaune, dont les histoires sont largement inspirées de la vie quotidienne de la famille. Virginie dit d’ailleurs mettre son quotidien de maman au service de ses objectifs littéraires. "J’ai été en France à Noël et ils voulaient absolument du wifi pour le retour en voiture, qui est assez long. J’ai été au magasin acheter une sorte de petit modem. Le vendeur m’a dit qu’avec le boitier que je prenais j’en avais au moins pour 7h de connexion, mais au bout de 1h10 il n’y avait plus de crédit ! C’est une scène qui va apparaître dans Cliky 3". Fort de son succès, après le premier tome "Cliky, l’énigme numérique", puis "Cliky, le crack des réseaux" sorti en septembre 2016, Cliky aura droit à un troisième bouquin, sur lequel sa créatrice planche actuellement.


Le « 3-6-9-12 » du psychiatre et psychanaliste Serge Tisseron

La règle du « 3-6-9-12 » de Serge Tisseron délimite des repères d’âge dans lesquelles l’usage de l’écran et d’internet devrait être différent et adapté, afin de ne pas gêner le développement de l’enfant et d’éviter la pollution de l’écran.

Avant les 3 ans, le psychiatre conseille aux parents d’éviter au maximum les écrans pour laisser l’enfant se servir de ses cinq sens.

Entre trois et six ans, on favorise toujours le jeu physique et l’utilisation du corps, plutôt que la console de jeu personnelle.

Entre six et neuf ans, l’enfant peut jouer à la console avec ses copains, mais il est préférable de le faire en présence réelle et non pas en ligne.

Entre neuf et douze ans, il va commencer à utiliser internet. Un accompagnement des parents garantira une sécurité, et il devra apprendre trois règles de base:

"- tout ce que l’on y met peut tomber dans le domaine public,

- tout ce que l’on y met y restera éternellement,

- et tout ce que l’on y trouve est sujet à caution, c’est à dire qu’il ne faut jamais le croire avant d’en avoir la confirmation par d’autres sources".

A partir de douze ans, le jeune peut se rendre seul sur le net, mais avec des limites. Des horaires limités de navigation et d’usage des écrans, la mise en place d’un contrôle parental et pas de connexion illimitée la nuit, selon le psychiatre. En dehors de ça, les parents devront faire confiance à leur enfant.

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