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En Guyane, la tortue luth se fait de plus en plus rare

Une demi-tonne: c'est le poids de la tortue luth couleur bleu-noir qui progresse lentement sur la plage de Remire-Monjoly en Guyane, pour venir pondre. Mais ce spectacle se fait de plus en plus rare, car l'animal est en déclin, s'alarment les experts.

Sur le sable, ponctuant sa manoeuvre d'un souffle rauque, la tortue est en plein "balayage". "Elle remue le sable pour creuser son puits et déposer ses oeufs", explique la bénévole de l'association Kwata, qui encadre les promeneurs, et s'assure, avec l'aide des gendarmes, que l'animal ne soit pas importuné.

Les tortues luth, les plus imposantes des tortues marines et les seules à ne pas avoir de carapace ni d'écaille, mais un simple cuir sur le dos, profitent de la marée haute pour rejoindre les plages guyanaises, où elles viennent pondre chaque année de mai à août, là où elles sont nées.

Outre Remire-Montjoly, à l'est de Cayenne, c'est surtout à Awala-Yalimapo, à l'embouchure du Maroni à la frontière avec le Suriname, qu'elles sont les plus fréquentes. "C'était à la fin du XXe siècle le plus grand site de ponte au monde", souligne Laurent Kelle, du WWF Guyane.

"Dans les années 1990, 40% de la population mondiale de tortue luth venaient pondre à Awala-Yalimapo, où on pouvait compter jusqu'à 50.000 pontes par saison", confirme Damien Chevallier, chercheur au CNRS.

- Captures accidentelles -

Mais "en 2018, moins de 200 pontes ont été constatées, c'est un déclin total". Alors qu'elles peuvent vivre jusqu'à 80-100 ans, "Certaines ne sont revenues que deux fois et on ne les a retrouvées sur aucune autre plage", s'inquiète le chercheur.

Pour faire face au déclin, l'animal fait l'objet depuis 2007 d'un plan national d'actions, impliquant institutions et associations environnementales.

Au coeur du problème: les captures accidentelles de pêche, principale cause de la disparition des tortues, expliquent les experts. Elles se prennent dans les filets, se blessent mortellement ou meurent noyées.

Sensibles à cette situation, les pêcheurs de crevettes guyanais ont mis en place depuis 2010 un dispositif novateur, le "dispositif d'exclusion des tortues marines et des prises accessoires" (TED), inspiré d'un modèle américain.

Ce chalut en forme de "chaussette", pourvu d'une grille bloquant la tortue (et autres requins, dauphins, raies, etc.) pour l'expulser du filet "a permis de supprimer 95% des captures accidentelles", explique Michel Nalovic, ingénieur au Comité régional des pêches.

- Et braconnage des oeufs -

Le TED a aussi permis d'améliorer la qualité des crevettes, qui ne sont plus écrasées par les prises accidentelles, souligne Nicolas Abchée, l'un des principaux armateurs de Cayenne.

L'Europe vient d'imposer cette année l'utilisation du TED pour l'importation de crevettes guyanaises. "Nous demandons qu'elle l'oblige aussi pour les autres pays exportateurs", ajoute M. Nalovic.

Reste que "ce sont surtout les filets maillants côtiers", utilisés pour les poissons, qui sont responsables, insiste Damien Chevallier.

Mais les interdire serait la porte ouverte aux navires illégaux des pays voisins (Suriname, Brésil), qui représentent déjà les deux-tiers de la pêche dans les eaux guyanaises, et sont donc la principale raison du déclin des tortues luth, estiment le Comité régional des pêches et le WWF.

L'érosion des plages, liée au réchauffement climatique, explique aussi une part importante des disparitions. "40% des nids sont touchés par cette érosion", relève Damien Chevallier.

Il pointe également le braconnage des oeufs, très lucratif. Au Suriname, de l'autre coté du fleuve Maroni, "l'oeuf se négocie entre 1 et 1,5 euro. Le pillage est énorme".

En plus des chiens errants qui viennent déterrer les oeufs ou attaquer la tortue, la pollution joue aussi un rôle, certaines ingèrant des sacs plastiques, rappelle Laurent Kelle du WWF.

Une tortue luth pond environ une centaine d'oeufs à chaque ponte (elle revient entre 3 et 7 fois par saison), mais on estime que seulement un bébé tortue sur 1.000 va atteindre sa maturité sexuelle, précise Damien Chevallier.

Dans les années 90, cela signifiait que sur Awala-Yalimapo, par saison, 720 individus pouvaient revenir pondre, a calculé le chercheur. Parmi ceux nés en 2018, selon son calcul, seulement trois pourraient revenir.

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