En ce moment
 

"Dive bouteille": Rabelais, enjeu d'une "nouvelle guerre pichrocholine"

Des membres de la confrérie des Entonneurs rabelaisiens dans les Caves Painctes du Château Chinon, le 17 septembre 2016GUILLAUME SOUVANT
histoire

Le Domaine Charles Joguet, un des plus beaux domaines viticoles du Chinonais, dispute âprement la figure tutélaire de François Rabelais à la confrérie des Entonneurs rabelaisiens, grands prêtres de la "dive bouteille", chantée par l'auteur de Pantagruel et Gargantua.

Ce domaine de plus de 36 hectares --sur 2.400 hectares de l'appellation Chinon-- a assigné les Entonneurs devant le tribunal de grande instance de Paris, les accusant de "contrefaçon de marque" par l'utilisation d'un logo similaire au sien, inspirés tous deux d'un portrait de Rabelais datant du XVIIe siècle.

Une perquisition a même eu lieu le 26 mars aux Caves Painctes, siège des Entonneurs et immense réseau de grottes sous la forteresse où Rabelais avait situé la fontaine de l'oracle de la Dive bouteille : deux huissiers, assistés de deux gendarmes et d'un serrurier, ont saisi trois diplômes de "chevalier gousteur", deux menus de chapitres de la confrérie, deux bulletins d'adhésion-cotisation et un livret de chants, détaille auprès de l'AFP le Grand Maître des Entonneurs, Jean-Max Manceau.

En référence à la guerre "horrifique" décrite par Rabelais dans Gargantua, le conflit est qualifié de "nouvelle guerre pichrocholine" par nombre de disciples chinonais du moine paillard et humaniste du XVIe siècle.

"Comment peut-on s'accaparer ainsi la figure de Rabelais, qui appartient à tout le monde ?", s'étrangle le Grand Maître des Entonneurs, qui, avec leurs houppelandes écarlates et trognes enluminées, sont les ambassadeurs hauts en couleurs des vins de Chinon depuis près de soixante ans.

"L'ancien propriétaire Charles Joguet, qui a cédé la totalité de son domaine en 1997 à son associé Jacques Genet, est lui-même Entonneur rabelaisien... Il n'en revient pas !", observe le Grand Maître.

"Nous utilisons Rabelais comme logo depuis notre fondation en 1961, mais le Domaine Charles Joguet a déposé à l'INPI (Institut national de la propriété industrielle) une première fois en 2014 un profil de Rabelais inspiré du même tableau, puis, en 2017, l'autre profil", s'étonne Jean-Max Manceau.

"C'est totalement faux de dire que nous voulons privatiser l'image de Rabelais", s'indigne Anne-Charlotte Genet, directrice commerciale du Domaine Charles Joguet, et fille de son propriétaire.

"En mars 2017, nous avons découvert le nouveau graphisme de la confrérie, en gris sur fond blanc. Nous avons aussitôt pris contact avec les Entonneurs pour les avertir que c'était trop proche de notre propre logo", explique-t-elle. "S'ils reprennent leur ancien logo, tout s'arrête !", assure Mme Genet, qui dit avoir tout tenté pour trouver un terrain d'entente, y compris en proposant à la confrérie un droit sous licence.

"Tout ce que nous voulons, c'est être sûrs de ne pas retrouver sur une bouteille ce logo qui, pour nos clients, est indissociable du Domaine", martèle-t-elle. Elle assure que les terres, le nom du Domaine ainsi que sa charte graphique ont été vendus par l'ancien propriétaire, Charles Joguet.

- La même tête de Rabelais -

Charles Joguet, également peintre et sculpteur, est l'auteur revendiqué de tous ces logos : celui du Domaine qui porte encore son nom, celui des Entonneurs de 1961, ainsi que de sa dernière version aujourd'hui contestée...

"Dans les années 1970 et 1980, de nombreux vignerons de Chinon, et même d'autres appellations, utilisaient la même tête de Rabelais, inspirée du même tableau sur leurs étiquettes. C'est aussi le cas des Jardins de Rabelais, dédiés à la tomate, ou encore du Mondial du saucisson en Ardèche !... Personne n'a jamais porté plainte", rappelle un connaisseur du dossier.

Les vignerons du cru avaient choisi de placer sous le thème de la guerre (et de la paix) leurs festivités annuelles autour de l'oeuvre de Rabelais, sous le slogan : "Chinon, du vin et des idées".

Les vignerons du Chinonais en ont donné le coup d'envoi le week-end dernier : à la veille d'un samedi de dégustations, une vingtaine de vins de crus de 1911 à 2017 ont été débouchés. Des flacons rarissimes de millésimes d'années marquées par des accords de paix dans le monde ont ainsi été savourés... en espérant que le vin apaise les esprits plutôt qu'il ne les échauffe.

Vos commentaires