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Au Gabon, les forestiers éprouvés par le scandale du bois précieux "kevazingo"

Au Gabon, les forestiers éprouvés par le scandale du bois précieux
Transport de bois Okoumé dans le parc national d'Owendo près de Makokou, le 24 avril 2019 Amaury HAUCHARD

Quatre mois après sa découverte, le "kevazingogate", important trafic de bois précieux au Gabon qui a provoqué un scandale politique et le blocage des exportations de bois, a durement affecté les entreprises forestières de ce petit pays d'Afrique centrale.

Au port d'Owendo, situé dans l'estuaire de Libreville, les planches d'Okoumé et autres essences de bois tropical s'empilent dans les entrepôts et débordent.

Sur les six premiers mois de l'année, les exportations de bois au Port d'Owendo, principale porte de sortie du Gabon, ont été bloquées la moitié du temps.

En cause, la découverte fin février dans deux entrepôts appartenant à des sociétés chinoises de plusieurs milliers de m3 de kevazingo, un bois précieux interdit d'abattage, dur et dense, très prisé en Asie. Puis la disparition un mois plus tard de centaines de ces containers saisis par la justice, mettant à jour la complicité de plusieurs hauts responsables politiques dont le vice-président du pays.

Le "kevazingogate" a "très fortement affecté les acteurs de la filière bois au Gabon, sans faire de distinction entre ceux qui trichent et ceux qui respectent les règles", se désole Philippe Fievez, le directeur général de la société française forestière Rougier au Gabon. Présente dans le pays depuis 1952, elle produit environ 300.000 m3 de grumes de toutes essences par an.

"Sur les six premier mois de cette année, nous n'avons exporté du bois que trois mois", ajoute-t-il déplorant avoir dû mettre au plus fort de la crise jusqu'à 400 personnes au chômage technique sur les 1.400 salariés que compte son entreprise. "Il va nous falloir entre six à neuf mois pour retrouver une situation normale."

Accusée de complicité dans ce trafic de bois, chiffré à plusieurs millions d'euros, la brigade des Eaux et Forêt au port, chargée de vérifier la conformité des cargaisons prêtes à être chargées sur les navires, avait été mise à l'arrêt par la justice fin février. Durant tout le mois de mars, les exportations ont alors considérablement ralenti.

"Un mois plus tard, la brigade avait été remplacée, permettant aux exportations de reprendre", explique l'exploitant forestier. Mais fin avril, nouveau coup de théâtre au port: 353 des conteneurs, saisis par la justice, se sont mystérieusement volatilisés.

Une enquête ouverte fait alors état de l'implication de plusieurs responsables politiques et de l'administration dans ce trafic, menant notamment au limogeage du ministre des Eaux et Forêts et du vice-président du Gabon.

Plusieurs haut cadres de l'administration gabonaise sont aussi suspendus, ce qui provoque un nouveau blocage des exportations.

"Depuis début mai, nos entreprises ne peuvent plus exporter, notre manque à gagner est considérable", indique Françoise Van de Ven, secrétaire générale du syndicat de l'Union des forestiers industriels du Gabon et Aménagistes (Ufiga).

- Image du bois gabonais ternie -

Avec la nomination mi-juin d'un nouveau ministre des Eaux et Forêt, le défenseur de l'environnement Lee White "qui s'est saisi immédiatement du dossier", les exportations "viennent juste de reprendre", poursuit Mme Van de Ven.

"Mais aujourd'hui il va falloir se surpasser pour remonter la pente et surtout redorer l'image du bois gabonais qui a été considérablement abîmée", ajoute-t-elle.

Car à la même période, la publication d'un rapport explosif d'une ONG britannique sur l'exploitation forestière illégale au Gabon fait grand bruit.

L'Environnemental Investigation Agency (EIA) dénonce les pratiques illégales d'un groupe chinois à l'origine d'un vaste trafic d'exploitation de bois au Gabon et au Congo, montrant la facilité avec laquelle les agents de l'administration et du ministère concernés acceptent des pots-de-vin pour cacher les activités frauduleuses de certains exploitants forestiers.

"Aujourd'hui, les acheteurs ont l'impression qu'ils risquent d'acheter du bois illégal en se fournissant au Gabon", se lamente Benamin Feng, directeur général adjoint de l'entreprise forestière chinoise KHLL Forestry, installée depuis cinq ans au Gabon.

"Nous avons à peu près 1.500 m3 d'Azobe (bois équatorial) prêts à partir pour l'Europe mais mon acheteur hollandais hésite, il me dit: qu'est ce qui prouve que votre bois est légal?" Et d'ajouter: "Pourtant je peux le prouver j'ai tous les papiers mais l'image a été ternie."

Représentant 60% du PIB (hors hydrocarbures), le secteur forestier est l'un des piliers historiques de l'économie du Gabon, recouvert à près de 80% par la forêt et plongé dans une crise économique depuis la chute des cours du pétrole en 2014.

Rougier, comme KHLL et d'autres, espèrent cependant "que le scandale aura au moins eu le mérite de pointer du doigt les mauvaises pratiques de certains forestiers, pour que tous jouent selon les même règles".

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