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En Espagne, les accidents sur les chantiers en recrudescence

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Un ouvrier mort dans les travaux du Ritz, un autre tué par une plaque de béton: la reprise de la construction en Espagne s'accompagne d'une recrudescence des accidents sur les chantiers où la pression s'est accrue, selon les syndicats.

A Madrid, la rénovation du luxueux hôtel est à l'arrêt depuis l'écroulement d'échafaudages le 18 septembre, qui ont tué un ouvrier togolais et blessé grièvement deux autres salariés d'origine étrangère.

Le 1er octobre, à Alicante (sud-est), c'est un ouvrier espagnol de 32 ans qui est "mort sur le coup, écrasé par une grande plaque de béton", selon la police.

Massés derrière un faux cercueil, une centaine de travailleurs ont manifesté en septembre devant le Ritz au cri de "le travail précaire tue".

"Il y a de moins en moins de gens qui ont de l'expérience sur les chantiers", constate Fernando Fernandez, conducteur de travaux de 41 ans "dans une multinationale" et affilié au syndicat UGT. Avec la crise, "beaucoup de professionnels qualifiés ont changé de secteur et maintenant que la construction reprend, on embauche n'importe quelle personne pour un salaire infime", affirme-t-il.

"Il peut arriver que des travailleurs soient serveurs un jour, coffreurs un autre", abonde Angel Ramos, topographe de 59 ans, du syndicat Commissions ouvrières (CCOO).

- "Jamais formé pour ça" -

Le nombre total d'accidents sur les chantiers a grimpé de 13% de janvier à juillet sur un an (38.543 contre 34.071), selon le ministère de l'Emploi. L'an dernier, 80 avaient été mortels, une hausse de 25% par rapport à 2016. CCOO en a comptabilisé 46 depuis janvier.

Un net rebond qui fait suite à une décennie de diminution des accidents mortels, passés de 324 en 2008 à 80 en 2017.

"Le nombre d'accidents est reparti à la hausse" depuis 2013 "alors que le nombre de travailleurs a diminué", souligne Jose Luis Colomer, haut responsable syndical CCOO pour la construction.

Le syndicaliste voit une "relation de cause à effet très claire" entre ces accidents et la réforme du droit du travail de 2012 - qui permet des contrats d'un jour ou de quelques heures - ou la sous-traitance privilégiée par les entreprises.

Selon différents salariés consultés par l'AFP, les rythmes se sont accélérés. "Un chantier normal de construction de 100 logements qui avant durait 18 mois à deux ans se fait maintenant en un an", assure M. Ramos.

"Plus le temps de penser aux dommages possibles... Tu te dis: +mon chef veut que je termine tout de suite, je fais ça à toute vitesse+", témoigne aussi, anonymement, un travailleur expérimenté d'origine africaine, âgé de 44 ans. "Je suis plombier mais on me fait monter et démonter des échafaudages alors que je n'ai jamais été formé pour ça: c'est très grave mais je ne peux pas refuser", dit-il.

- "Guerre des prix" -

Selon Francisco Cuadrado (CCOO), président d'un comité d'entreprise au sein de Vias y Construcciones (groupe ACS), "il y a une guerre des prix, les travaux se font avec beaucoup moins d'argent et beaucoup moins de travailleurs, dans un climat de pression".

Du côté du patronat, le secrétaire général de la Confédération nationale de la construction (CNC), Pedro Fernandez Alen, plaide que le secteur a "perdu plus de la moitié de ses travailleurs en à peine 10 ans, de 2 millions à 900.000".

A présent, faute de professionnels qualifiés, "on doit prendre des travailleurs d'autres secteurs mais il faut les former rapidement" et l'administration ne met pas "les moyens suffisants", accuse-t-il.

Les propriétaires du Ritz de Madrid avaient confié sa rénovation - pour 99 millions d'euros - au constructeur espagnol San Jose, qui n'a souhaité faire aucun commentaire sur l'accident.

Mais selon des syndicalistes, le groupe avait recours à une dizaine de sous-traitants sur ce chantier.

Plus généralement, des salariés syndiqués décrivent un système où des entreprises sous-traitent à bas prix à des entreprises sous-traitant elles-mêmes à bas prix... Ce que conteste vivement M. Fernandez Alen: "avant 2006, il y avait de la sous-traitance en chaîne mais que ça n'est plus possible", car la loi ne le permet plus, assure-t-il.

L'inspection du travail manque cependant de moyens pour exercer son contrôle. "En 17 ans d'expérience, j'ai du mal à me souvenir des fois où j'ai vu un inspecteur" sur un chantier, glisse M. Cuadrado.

Selon Eurostat, l'Espagne se situait en 2015 au-dessus de la moyenne européenne pour les accidents mortels dans tous les secteurs, avec un taux d'incidence de 2,3 (pour 100.000 employés) mais était mieux placée que ses voisins, la France (2,57) et le Portugal (3,54).

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