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L'affaire Ghosn refroidit les entrepreneurs étrangers au Japon

L'affaire Ghosn refroidit les entrepreneurs étrangers au Japon
La télévision japonaise diffuse des informations sur Carlos Ghosn sur un écran géant, le 8 janvier 2019 à TokyoBehrouz MEHRI

Carlos Ghosn était un des rares exemples de réussite d'un dirigeant étranger au Japon. La chute soudaine de cette star fait trembler les patrons, inquiets de se retrouver pris au piège de règles nippones qu'ils ne maîtrisent pas.

Dans les milieux d'affaires, le cas Ghosn occupe toutes les conversations depuis son arrestation le 19 novembre à Tokyo, à l'arrivée de son jet privé.

Au Japon, on se plaît à insister sur la singularité de l'affaire, le côté atypique du magnat de l'automobile. "C'est un problème spécifique", souligne ainsi Seiji Nakata, président de l'établissement financier Daiwa Securities. "Je suis en contact avec des patrons étrangers et ils n'ont exprimé aucun pessimisme sur le sujet".

Mais d'autres sources interrogées par l'AFP, sous couvert d'anonymat, livrent une autre version.

"Au sein du microcosme des hauts diplômés français, cela a fait un peu l'effet d'une onde de choc", confie un dirigeant d'entreprise installé au Japon. "Carlos Ghosn était une icône, symbole du succès à la française, et cela a douché pas mal de projets chez les jeunes en formation, en tout cas pour ce qui est de la partie entrepreneuriale et managériale".

- "Deux poids, deux mesures" -

Coupable ou pas, c'est d'abord le traitement judiciaire de l'ex-homme fort de Nissan, et toujours PDG de Renault, qui choque. Toujours en prison, il a passé plus de 50 jours en garde à vue, quand d'autres patrons n'ont pas même été interpellés, comme dans l'affaire des malversations comptables de Toshiba.

"Cela donne l'impression de deux poids-deux mesures, et qu'il subit ce traitement parce qu'il est étranger", lance le responsable contacté.

Il est arrivé que des patrons japonais soient arrêtés et longtemps détenus, mais sans autant de tapage.

"Voir une telle procédure, en outre orchestrée médiatiquement, crée une impression angoissante chez les patrons", abonde un représentant de la communauté française au Japon.

Ce n'est "pas juste le problème de M. Ghosn, c'est une affaire importante qui affecte le Japon en tant que nation et société", commente l'avocat de renom Nobuo Gohara, habitué à traiter ce genre de dossiers.

Il y a, à son avis, le pouvoir des procureurs qui pose question, mais aussi l'attitude de Nissan qui a mené l'enquête en interne avant de transmettre directement les charges à la justice au lieu d'affronter M. Ghosn.

"Si vous êtes un dirigeant à hauts revenus, j'imagine qu'en voyant cela, vous avez peur de venir travailler au Japon", poursuit-il.

Beaucoup craignent désormais d'être les victimes d'une législation japonaise très difficile à appréhender. "On est dans une certaine insécurité juridique qui laisse beaucoup de latitude aux autorités", explique le patron cité plus haut.

- Attirer les talents -

Déjà des mesures sont prises pour tenter de parer à tout problème. "Nous avons une réunion prévue la semaine prochaine pour chercher à renforcer la gouvernance. C'était quelque chose déjà en réflexion, mais le contexte nous conforte" dans l'idée que c'est nécessaire, dit-il.

Les entreprises ne fuient pas pour autant le Japon, selon Martin Schulz, économiste de l'institut de recherche Fujitsu.

"Elles ne vont pas abandonner leurs projets d'investissements, au moment où le pays fait des réformes et noue des traités de libre-échange pour s'ouvrir davantage", estime-t-il.

En revanche, les professionnels hautement qualifiés s'interrogent. "L'environnement règlementaire japonais, en particulier en matière fiscale, était déjà un vrai casse-tête. Maintenant, le cas de M. Ghosn donne un coup de projecteur sur l'opacité du système judiciaire. Cela va certainement avoir un effet négatif sur la capacité des compagnies de l'archipel à attirer les talents au Japon", juge l'analyste.

A l'inverse, elles pourraient elles-mêmes ne plus chercher à les attirer pour éviter la mésaventure de Nissan, certes sauvée au tournant des années 2000 par Carlos Ghosn, mais désormais dans la tourmente du fait de la prétendue "cupidité" de ce dernier.

Avant même cette affaire, les sociétés nippones rechignaient déjà à recruter en dehors du sérail, invoquant l'aspect unique de la culture nippone.

Ce peu de diversité "affecte leur compétitivité mondiale, alors même qu'elles doivent mettre les bouchées doubles pour réduire leur dépendance vis-à-vis d'un marché national qui se réduit", déplorait dans une récente tribune au quotidien économique Nikkei George Olcott, professeur invité à l'université Keio de Tokyo, qui a siégé au conseil d'administration de nombreuses sociétés nippones.

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