En ce moment
 

Un monde sans banques centrales ? l'utopie de la banque libre

Un monde sans banques centrales ? l'utopie de la banque libre
Le concept de "banque libre" fait l'objet d'une petite littérature scientifique et trouve une actualité nouvelle avec l'installation des cryptomonnaies, comme l'emblématique bitcoin, dans le paysage JACK GUEZ

Et s'il ne fallait réguler ni les banques ni la monnaie ? Le concept de "banque libre" fait l'objet d'une petite littérature scientifique et trouve une actualité nouvelle avec l'installation des cryptomonnaies, comme l'emblématique bitcoin, dans le paysage monétaire.

Laisser le champ libre aux banques sur tous les plans: l'idée semble ressortir du fantasme, quand tous les Etats réservent l'autorité monétaire à une banque centrale, et dix ans après une crise financière qui a vu se multiplier les appels à la régulation.

Certes, il est fréquent d'entendre un banquier critiquer l'inadéquation de la réglementation, notamment les labyrinthiques dispositions venant d'être parachevées au niveau mondial dans l'ensemble dit "Bâle III". Mais il prend généralement soin de préciser qu'"il faut bien des règles".

"On peut retourner à l'âge des cavernes... Mais revenir à la monnaie sans banque centrale, ça n'existe pas !", s'agace un haut dirigeant bancaire auprès de l'AFP.

Pourtant, la banque libre "n'a rien d'une théorie économique: ce sont des faits" assure Nathalie Janson, professeur à l'école rouennaise Neoma et intervenante à Sciences-Po, rare économiste française à avoir étudié le concept. "Les banques sont nées librement et la monnaie n'est rien d'autre qu'une émergence du marché", explique-t-elle à l'AFP.

Ces propos résonnent de façon actuelle avec l'émergence du bitcoin, monnaie gérée sans aucune banque centrale, et d'autres devises semblables. Mais ils se basent sur des cas d'école remontant à plusieurs siècles.

Les banques écossaises ont existé librement pendant près d'un siècle et demi jusqu'au milieu du XIXe siècle. La France aussi a connu sa période au sortir de la Révolution... Jusqu'à ce que Napoléon Bonaparte crée la Banque de France et lui réserve le droit de battre monnaie en 1803.

A chaque fois, se pose la question de la légitimité de la banque centrale: quand elle naît, c'est rarement pour répondre à une instabilité.

"En général, c'est le besoin de financer l'Etat sans aucune limite", estime Mme Janson. "Le financement de l'Etat dépendait exclusivement des banques. Il s'est dit: +avoir une banque qui accepte systématiquement mes besoins de financement, c'est plus confortable+".

Exception, la Réserve fédérale américaine (Fed), considérée comme la banque centrale la plus puissante du monde, est née en 1913 après plusieurs paniques bancaires: les clients des banques se précipitaient pour retirer plus qu'elles ne pouvaient donner.

- Concurrence des monnaies -

Mais le remède a peut-être été pire que le mal. L'économiste américain Milton Friedman, prix Nobel en 1976, a expliqué comment les décisions de la Fed avaient pu transformer le simple krach boursier de 1929 en Grande Dépression.

Pour autant, s'il y voyait le danger de centraliser d'immenses pouvoirs monétaires, il ne s'est jamais prononcé explicitement pour une banque libre, bien qu'il s'en soit beaucoup rapproché à la fin de sa carrière.

Autre prix Nobel, le Britannique Friedrich Hayek, icône du libéralisme, a franchi ce pas dans les années 1970 en défendant "une vraie concurrence des monnaies" dans un ouvrage traduit en français sous un titre éponyme.

"Autant j'aime bien l'analyse, autant les conséquences qu'il en tire, je ne les achète pas !", juge l'économiste Christian de Boissieu, spécialiste des questions bancaires et monétaires, qui ne croit pas à la banque libre même s'il évoque un sujet légitime par "honnêteté scientifique".

"Hayek dit: il n'y a qu'à avoir des monnaies privées et Dieu reconnaîtra les siens", décrit-il. "Mais au terme de quoi ? D'un processus qui ferait beaucoup de casse. Une banque n'est pas tout à fait une entreprise comme une autre. On ne peut appliquer la loi de l'offre et de la demande que jusqu'à un certain point".

A l'inverse, les défenseurs de la banque libre ne pensent pas que l'Histoire démontre l'incapacité du système à s'autoréguler, sur les questions de monnaies comme de paniques bancaires.

"On s'aperçoit que la réglementation ne réduit pas l'occurrence des crises", juge Mme Janson.

Elle note qu'en imposant des règles, la banque centrale provoque une homogénéisation des portefeuilles de banques. Autrement dit, le jour où une d'elles se révèle exposée à un risque imprévu, elles le sont toutes.

Sur ce plan, "plus la banque centrale se développe pire c'est", conclut-elle. "On peut même aller jusqu'à dire que l'existence de la banque centrale favorise les crises systémiques."

Vos commentaires