Caisses des dépôts, cabinets ministériels...: recasage délicat des leaders syndicaux

Une fois leurs mandats rendus, des dirigeants syndicaux rejoignent des structures étatiques, comme la Caisse des dépôts, l'Igas ou encore des sociétés étiquetées "pro-patronat", sans y voir de "collusion". Or ces passages "de l'autre côté" suscitent gêne et critiques des militants.

"Les syndicalistes ont une vie après le syndicalisme", a récemment défendu Laurent Berger, numéro un de la CFDT.

Il était alors interrogé par des journalistes sur une éventuelle nomination de Nicole Notat, l'ancienne secrétaire générale de la CFDT, comme déléguée gouvernementale à l'Organisation internationale du travail (OIT) pour représenter la France.

L'actuelle présidente de l'agence de notation sociale Vigeo-Eiris, 71 ans fin juillet, a finalement renoncé au poste OIT en raison de "risques d'interférences potentiels" avec son activité professionnelle, a expliqué le ministère du Travail.

Elle vient d'être remplacée... par une autre ancienne responsable de la CFDT: Anousheh Karvar. Pressentie au début des années 2010 pour diriger la CFDT, elle a rejoint en 2016 Myriam El Khomri au ministère du Travail comme directrice de cabinet adjointe et accompagné sa loi travail. Puis, sous le quinquennat Macron, elle a été pendant quelques mois conseillère François de Rugy à la présidence de l'Assemblée nationale.

Les syndicats ne fixent aucune règle pour encadrer la vie professionnelle de leurs leaders une fois qu'ils quittent leurs postes, les laissant "agir en conscience", expliquent-ils.

"Il y a beaucoup de talents chez les syndicalistes" et qu'ils "soient reconnus pour occuper des responsabilités ne m'a jamais choqué. Je suis désolé, on n'est pas des moines!", s'agace Laurent Berger. Il s'étonne de voir ces nominations présentées comme étant des "collusions" et "graves".

Les passerelles avec les structures étatiques sont "très marquées CFDT, un syndicat qui ne fait pas beaucoup de mal au pouvoir politique", assure Jean-Marie Pernot, chercheur à l'Institut de recherches économiques et sociales (Ires).

Il voit un "lien historique" entre ce syndicat et la Caisse des dépôts, où vient d'être nommée Véronique Descacq, numéro deux de la CFDT jusqu'en juin.

- "Il faut savoir s'arrêter" -

Juste après avoir quitté le secrétariat général de la CFDT (2002 à 2012), François Chérèque - décédé en 2017 - avait rejoint l'Inspection générale des affaires sociales (Igas), grand corps administratif.

Il a également présidé l'Agence du service civique, un choix qui a été vivement critiqué par Jean-Claude Mailly. Le numéro un de Force ouvrière d'alors estimait que "cela ne donne pas une image d'indépendance syndicale". "Quand on s'arrête, il faut savoir s'arrêter", avait-il conseillé.

Cinq ans pus tard, lui-même pourtant refuse de s'arrêter. A 65 ans, il prévoit de rejoindre en août le Conseil économique et social européen. Il vient également d'être recruté par Alixio, la société de conseil de Raymond Soubie, l'ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy.

Ce recrutement "situe clairement Mailly du côté du Medef et de Macron", raille un militant FO.

Pascal Pavageau, le nouveau secrétaire général de FO, parle d'"incompatibilité" et invite son prédécesseur à faire "des choix". "Ce qui a provoqué de la grogne (en interne, NDLR), c'est d'aller dans un cabinet qui accompagne le patronat et de vouloir s'auto-désigner sur un mandat du Cese européen", relève-t-il.

Avant Jean-Claude Mailly, Stéphane Lardy, lui aussi un temps pressenti pour diriger FO, avait intégré, à la surprise générale, le cabinet de la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, dès mai 2017. Quant à Cristelle Gillard, l'ancienne directrice de cabinet de Jean-Claude Mailly, elle vient d'intégrer la fonction publique, l'Inspection générale de l'Éducation nationale au "tour extérieur" (sans concours).

La CGT n'est pas épargnée. Son ancien dirigeant, Thierry Lepaon, s'est vu propulsé en 2016 délégué interministériel à la langue française.

Pour Jean-Marie Pernot, il y a "une question de fond" à laquelle les syndicats et la société ont du mal à répondre: "Qu'est-ce qu'on fait de ces gens?"

Pour lui, que l'État ou des sociétés veuillent mettre à profit leurs compétences "n'est pas scandaleux en soi". Mais pour ces ex-leaders syndicaux, se pose une "question morale", qui fait que "certains refusent de passer de +l'autre côté+".

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