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"Gilets jaunes" : et Jupiter prit la foudre

Le 11 novembre, Emmanuel Macron et les principaux dirigeants du monde commémoraient 1918 à l’Arc de Triomphe, au son du violon de Renaud Capuçon. Le 1er décembre au même endroit, dans le fracas des grenades de désencerclement, un émeutier taguait en noir le côté du monument d’un "MACRON DÉMISSION".

Entre ces deux dates, une contestation du prix des carburants a muté en révolte fulgurante contre la vie chère, puis en rage quasi insurrectionnelle contre un pouvoir assiégé.

Les Français ont massivement soutenu les "gilets jaunes". En visionnant les barricades et la violence des émeutes à Paris, Bordeaux, Marseille et ailleurs, ils ont aussi redécouvert le caractère éruptif de leur pays, sa capacité à étonner le monde en s’enflammant. Comme en 1968, personne ne l’avait vraiment vu venir.

S’il est trop tôt pour mesurer la trace que laissera cette explosion dans le pays, il est déjà évident qu’Emmanuel Macron, entré à l’Élysée avec un programme planifié dans le détail pour cinq ans, est désormais face à une page blanche pour écrire la suite de son quinquennat.

- "Garder le cap", coûte que coûte -

Les scènes irréelles des Champs-Élysées font paraître plus irréelles encore les images, vieilles de 18 mois seulement, du plus jeune président de la Ve République remontant l’avenue pour son investiture. Un dirigeant audacieux, surjouant le dynamisme de ses 39 ans, lançant la "transformation" tous azimuts sous le regard énamouré d’une majorité tout éberluée d’avoir balayé l’"ancien monde" PS et UMP, et tenu à distance les dégagistes Le Pen et Mélenchon.

Bien des Français ont considéré alors avec indulgence la macronie, qui n’avait pas le triomphe modeste, mais dont l’optimisme faisait, un peu au moins, changer le regard du reste du monde sur une France réputée dépressive.

L’année 2018 a commencé sur fond de sondages en pente douce, de la croissance qui patinait un peu, de la grogne encore peu audible des retraités, de l’isolement international progressif du président. Autant de raisons, a conclu l’Élysée, de ne rien changer au "cap" ni au rythme des réformes.

Le verbe vif de Jupiter - appellation non contrôlée et qu’il renie - lui a souvent joué des tours depuis que les Français l’ont découvert en ministre de François Hollande, en 2014. Devenu président, il n’a pas su, ou voulu, le domestiquer. Jusqu’en octobre, à une retraitée qui déplorait sa maigre pension, il répondait, en citant de Gaulle : "La seule chose qu’on n’a pas le droit de faire, c’est de se plaindre".

À ce stade, la pente des sondages était devenue vertigineuse. Le président voulait toujours "garder le cap", mais il a voulu l’expliquer mieux aux Français. Dimanche 11 novembre à l’Arc de triomphe, à la fin d’une semaine épuisante d’ "itinérance" à travers le nord et l’est du pays martyrisés par la crise, il a pu penser que son message commençait à passer.

- "On vient chercher Macron" -

Six jours plus tard, samedi 17 novembre, près de 300.000 personnes défilaient partout sur le territoire, avec sur le dos un gilet jaune fluorescent, tandis que des milliers de ronds-points étaient occupés. Parmi les manifestants figurait Jacline Mouraud, une inconnue, dont la vidéo virale sur la "traque aux automobilistes", postée le 18 octobre sur Facebook, avait allumé la mèche de la crise.

Le samedi suivant, 24 novembre, plusieurs milliers de manifestants affrontaient durement la police sur les Champs-Élysées. "On vient chercher Macron !" scandaient-ils, en écho au "Qu’ils viennent me chercher !" plein de morgue lancé par le président pendant l’affaire Benalla.

Le 27 novembre, l’exécutif tentait une première réponse en promettant de moduler la fiscalité des carburants, mais le feu avait déjà pris ailleurs, dans toutes les directions. Les journalistes qui se pressaient sur les ronds-points recueillaient ainsi une myriade de revendications, parfois contradictoires, dont surnageait un mot d’ordre unanime : "que Macron dégage !".

L’"Acte 3", c’est-à-dire le troisième samedi de mobilisation le 1er décembre, a été celui du chaos, avec des scènes ultra-violentes à Paris et en province, culminant avec l’incendie de la préfecture de la Haute-Loire au Puy-en-Velay.

- Laisser filet le déficit -

Lors d’une visite surprise à ce bâtiment dévasté le 4 décembre, à la nuit tombée et presque en catimini, le président a été reconnu par une poignée de badauds et copieusement insulté. Son entourage rapporte qu’il en a été "marqué". Il était grand temps de bouger.

Le lendemain, l’exécutif a reculé sur la fiscalité, mais le pouvoir bafoué a bafouillé : la hausse des taxes sur le gazole a d’abord été suspendue par Matignon, avant d’être annulée par l’Élysée. Un épisode semblable de volte-face piteuse se répétera le 19 décembre.

Au surlendemain d’un "Acte 4" marqué par de nouveaux dégâts, quelque 2.000 interpellations et le déploiement massif de forces de l’ordre épuisées, Emmanuel Macron s’adresse "à la nation" lundi 10 décembre depuis son bureau, les traits tirés, solennel et empathique. Il annonce des mesures pour le pouvoir d’achat à hauteur de 10 milliards d’euros. Contre une partie de son entourage, contre son programme, et contre tout ce qu’il a dit depuis longtemps, il assume enfin de laisser filer le déficit du pays au-delà de 3%.

La réponse des "gilets jaunes" est maussade, celle de la classe politique – qui a eu chaud dans son ensemble – plutôt résignée. Le lendemain, un attentat jihadiste à Strasbourg déclenche des appels à ne pas manifester le samedi suivant. Ils seront suffisamment entendus pour que la mobilisation diminue de moitié.

Depuis les "gilets jaunes", les sociologues foisonnent d’analyses sur la colère des Français "empêchés", sur leur peur des fins de mois, leur certitude d'être méprisés et de payer toujours plus pour en avoir toujours moins. Les politologues, eux, soulignent que le mouvement pourrait reprendre à tout moment, peut-être plus fort encore.

Emmanuel Macron, lui, mise sur le "grand débat national" qui va rendre la parole aux « gilets jaunes ». Ces derniers attendent déjà de pouvoir discuter leur proposition phare : le référendum d’initiative citoyenne (RIC), dont ils espèrent qu’il permettrait de révoquer le président.

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