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"La guerre sans fin" des années après l'Armistice au Musée de l'Armée

Le Musée de l'Armée aux Invalides, à ParisSTEPHANE DE SAKUTIN
histoire

Révolutions, contre-révolutions, réfugiés, pogroms: de 1918 à 1923, cinq ans de conflits méconnus déchirent l'Europe orientale après la Grande guerre, portant en germe les exactions de la seconde, comme le montre une exposition passionnante au Musée de l'Armée aux Invalides.

"A l'Est la guerre sans fin: 1918-1923" expose au grand public, du 5 octobre au 20 janvier, avec des pièces et documents jamais encore rassemblés, "une période extrêmement compliquée et complètement méconnue, née de la dislocation de quatre empires" (russe, austro-hongrois, allemand et ottoman), raconte à l'AFP Carine Lachèvre, une des commissaires de l'exposition.

Symbole éloquent: un casque des Freikorps, qui luttent en Allemagne contre les spartakistes, porte déjà la sinistre tête de mort que reprendra une unité SS.

L'exposition s'ouvre sur des archives de Gaumont Pathé montrant une immense foule en liesse célébrant les régiments des pays vainqueurs aux Champs Elysées en 1918, à côté de répliques des drapeaux des quatre empires déchus qui pendent dans le vide.

L'équilibre réussi de l'exposition --montrer les visions et les souffrances de toutes les parties-- est un de ses grands mérites. Elle n'est nullement cocardière et donne des clés de lecture sans entrer dans trop de détails d'une réalité compliquée. Elle fait suite à l'exposition "Vu du front" qui en 2014 avait exploré l'intérieur du premier conflit mondial.

"Le parti pris est de ne pas commémorer seulement le centenaire de la Grande guerre par l'Armistice", explique Mme Lachèvre. L'exposition a été pilotée par un comité scientifique de dix historiens.

Les traités imposés par les vainqueurs et les suites de la Première Guerre mondiale, notamment en Russie, génèrent des convulsions énormes pour les civils: confits internes, frontières changées, nationalismes, interventions extérieures, parmi lesquelles la France est au premier rang. Il y a des millions de réfugiés. Un des premiers exemplaires en 1922 du fameux passeport Nansen permettant la libre circulation des réfugiés apatrides, est exposé. "La crise des réfugiés n'est absolument pas nouvelle", souligne la commissaire.

Photos, films d'époque, uniformes, armes, drapeaux, instruments de ratification de traités à l'appui, "il s'agit aussi de faire connaître mieux aux Français l'histoire de nos voisins au sein de l'Union européenne, au moment où plusieurs de ces pays fêtent le centième anniversaire de leur indépendance", souligne la commissaire.

De l'uniforme du général des Armées blanches Piotr Wrangel à la tunique arabe portée par le Britannique Thomas Edward Lawrence (Lawrence d'Arabie), 242 objets sont exposés, dont une cinquantaine seulement viennent des collections du musée.

Trente prêteurs différents ont apporté leurs contributions, notamment d'Europe de l'Est. Le Quai d'Orsay a prêté de précieux instruments de ratification comme celui du traité de Lausanne de 1923 réglant la question des frontières du nouvel Etat turc.

Deux photos sont saisissantes: elles représentent des cadavres de l'Armée blanche solidifiés par le gel en 1919 et des victimes cadavériques de la famine de la Volga en 1921.

- La Hongrie en bonne place -

La Hongrie est en bonne place: en 1919, les "leninboys" et l'éphémère régime révolutionnaire de Bela Kun d'un côté, et les anti-communistes de l'autre "font régner la même terreur", observe la commissaire. Des photos côte-à-côte montrent des foules entourant des pendus des deux camps. D'abord réticents en raison des blessures du passé, les Musées de l'Histoire nationale et de la Guerre de Budapest ont fait des prêts très précieux pour documenter comment leur pays avait été amputé lors du traité de Trianon de 1920.

Des cartes postales d'époque montrent la nouvelle Hongrie rabotée, dont la surface tient au centre de l'Hexagone. "Nem. Nem. Soha" est-il écrit sur fond rouge ("Non, non, jamais").

Très didactique, l'exposition est divisée en trois parties: les Marches de l'Est, l'Europe médiane, et le Levant, comme on appelait alors les régions (Liban, Turquie, Syrie, Palestine, Jordanie,...) à l'est de la Méditerranée, où Français et Britanniques posaient leurs pions.

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