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A Mossoul, l'industrie à peine remise de l'EI peine à écouler ses biens

Les jihadistes chassés, Mossoul, carrefour commercial du Moyen-Orient aux usines en ruines, s'est retrouvée avec une industrie à terre. Aujourd'hui, ses manufactures rouvrent progressivement mais font face à la concurrence des importations et à des infrastructures exsangues.

Il y a cinq ans, quand le groupe Etat islamique (EI) a fait de la ville sa "capitale" en Irak, exportations et fabrication ont subitement cessé.

Les chaînes de montage se remettent lentement en marche, mais les importations semblent désormais impossibles à déloger tant elles ont cassé les prix.

Essam Saadallah, directeur d'une petite compagnie laitière, a repris son activité il y a peu, après avoir vu son usine détruite "à 60% par les bombardements aériens" lors des combats terminés à Mossoul il y a deux ans.

Il y a mis toutes ses économies et a même emprunté à des proches pour en finir avec la guerre et les trois années de férule jihadiste, quand "Mossoul était coupée du monde avec toutes ses usines fermées".

Mais pour les près de deux millions de Mossouliotes, étranglés par le chômage et la pauvreté, le choix est vite fait.

- Jusqu'à Singapour ou Paris -

Nazir Abdallah achète "des produits importés, surtout chinois, parce qu'ils sont moins chers, même s'ils sont moins bons".

Avec son maigre salaire d'employé dans un restaurant, cet Irakien de 26 ans fait rapidement ses calculs : avec 2.000 dinars, soit un peu plus d'un euro, il peut acheter un pot de fromage blanc mossouliote... ou un pot bien plus grand de fromage blanc turc.

Acheter des biens étrangers est nouveau à Mossoul où le secteur privé s'enorgueillissait jusqu'à l'été 2014 de ses 350 usines.

Ses cimenteries produisaient chaque année plus d'un million de tonnes. Jusqu'en 1990, elles exportaient jusqu'à Singapour. Ses fins tissus de coton, les mousselines, s'écoulaient à Paris et ailleurs.

Mais avec le "califat", toutes les unités de production ont été réquisitionnées ou fermées de force par les jihadistes dans la province rurale qui fut un temps "le grenier à grains" du pays. Selon la Banque mondiale, 70 à 80% des équipements ont été revendus hors du pays ou détournés pour fabriquer des armes.

Des usines ont été abandonnées faute de matières premières ou car leurs ouvriers qualifiés avaient grossi les rangs des déplacés. Quant à la demande, elle a plongé, les habitants pensant plus à la survie qu'aux dépenses.

Aujourd'hui, la ville a été libérée mais ses produits n'arrivent toujours pas à en sortir. Partout, les checkpoints se sont multipliés sur les routes, certaines toujours endommagées ou attaquées par des cellules jihadistes.

Et quand ce ne sont pas les troupes régulières qui barrent le passage, ce sont des paramilitaires qui rançonnent.

- Iran, Turquie, Arabie -

Récemment, le sujet a provoqué une crise politique entre Bagdad et une unité paramilitaire de la minorité chabak, qui par deux fois a refusé d'obtempérer à un décret du Premier ministre. Décidés à maintenir leurs checkpoints sur la principale route entre Mossoul et le Kurdistan, ses hommes ont bloqué l'axe pendant des jours.

Car, explique le centre de réflexion Chatham House, "ces revenus sont vitaux pour les groupes armés" qui cherchent à se maintenir après les combats.

Pour l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui aide des entrepreneurs à relancer leur affaire, l'autre grand problème, c'est "l'accès inégal" aux services publics.

"L'électricité est rare et pourtant notre production en dépend entièrement", abonde Hachem al-Najjar qui a récemment relancé sa fabrication de tuyaux, godets et autres ustensiles en plastique.

Un oeil sur ses machines et ses ouvriers, il se remémore l'époque, avant 2014, où l'entreprise familiale fournissait tout le pays "facilement et en toute sécurité".

Aujourd'hui, il ne vend plus que dans sa ville, dans le nord-ouest de l'Irak frontalier de la Turquie et de la Syrie, un secteur du pays qui n'a pas été touché par les manifestations marquées par des violences meurtrières qui ont secoué début octobre Bagdad et le sud du pays.

Et même à domicile, il est concurrencé par "les produits venus notamment d'Iran, de Turquie et d'Arabie saoudite".

Face à eux, explique Abdelmoheimen al-Hamdani, patron d'usine de 45 ans, impossible de baisser les prix. Ce qu'il faut, assure-t-il à l'AFP, ce sont des taxes sur les importations pour rendre la concurrence loyale, les producteurs locaux étant étranglés par "la flambée des loyers et des prix du transport".

Pour retrouver l'âge d'or d'avant l'EI, préconise l'économiste Khaled Hamed, il faut "des aides publiques, une rénovation des services et un système bancaire incitatif".

Une gageure dans un pays où le système bancaire est, selon la Banque mondiale, "sous-développé".

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