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A Rio, des adolescents pris en tenailles entre les trafiquants et la justice

L'histoire d'Antonio commence par un après-midi ensoleillé dans la favela de Cantagalo, près de la plage de Copacabana. Elle prend fin avec le coup de feu d'un 9 mm qu'il a entre les mains et un ami de 10 ans avec une balle dans la tête.

Antonio a 17 ans. Imperturbable, il raconte à la juge que la mort de son ami Marlon était "un accident": ils venaient de trouver l'arme sous un réservoir d'eau et étaient en train de jouer avec, quand "le coup est parti". Sa mère, présente à l'audience, pleure.

"Tu avais déjà utilisé un pistolet auparavant?", demande la magistrate. "Jamais", répond l'adolescent.

Antonio a sept frères et soeurs et ne va plus à l'école depuis deux ans. Son père est en prison depuis le même laps de temps. Antonio a déjà été arrêté brièvement pour trafic de drogue et pour vol. Cette fois-ci, il devrait se retrouver derrière les barreaux un peu plus longtemps.

"La vie dans la favela est ainsi. Tu dois prier beaucoup pour que ton fils n'ait rien à voir avec le crime", confie sa mère Valdereiz, une femme au foyer corpulente de 45 ans, à la sortie de l'audience. Exceptionnellement, le tribunal des mineurs de Rio de Janeiro a ouvert ses portes à l'AFP durant plusieurs jours.

Dans une salle, une douzaine de mères, de soeurs, de tantes et de grands-mères angoissées attendent leur tour. Elles viennent toutes de quartiers pauvres, elles sont presque toutes noires. Seuls deux hommes sont présents.

Détention de marihuana, larcins dans les zones touristiques, vol de voiture à main armée: tels sont les dossiers impliquant des mineurs ce jour-là. Il y a aussi huit adolescents accusés d'avoir tué deux codétenus dans un centre de détention en les pendant avec des draps.

La grand-mère octogénaire de l'un d'eux doit être prise en charge à la sortie de l'audience. Elle est sur le point de défaillir.

- Main d'oeuvre facile -

Deux ans après avoir accueilli les jeux Olympiques, Rio vit une grave crise sécuritaire, avec des fusillades quasi quotidiennes dans les favelas lors d'affrontements entre bandes rivales ou d'incursions de policiers.

Trop souvent, le visage de cette délinquance est celui d'un adolescent, qui grandit au milieu des armes et de la drogue. Certains y laissent leur vie, d'autres sont rattrapés par la justice.

Pour 1.000 adolescents à Rio, 1,9 sont en détention pour avoir commis un délit, selon les dernières données officielles, datant de 2012.

La plupart des mineurs détenus sont noirs (60%), issus de familles très pauvres (66%) et la moitié (51%) ne va pas à l'école, selon l'Institut brésilien de recherche économique appliquée (Ipea).

Exclus socialement, beaucoup sont séduits par des narcotrafiquants et leur promesse d'argent facile. Au Brésil, la peine maximale pour les jeunes de 12 à 18 ans est de trois ans de prison.

Parmi tous les adolescents détenus en 2017 dans la "ville merveilleuse", 40,61% étaient accusés de trafic de drogue, 36,62% de vol, 19,16% de coups et blessures et 3,61% d'homicide, selon le département en charge des mineurs (Degase).

José est en détention depuis l'an dernier, accusé de vol de voiture à main armée dans une banlieue violente. Ce matin, il est convoqué au tribunal.

"J'ai fait ça par manque d'opportunité. On vient de la favela et les gens nous traitent comme des animaux", déclare ce jeune qui vient de fêter ses 18 ans. Sous un nom d'emprunt, il accepte de raconter ses débuts à 14 ans, arme au poing, avec le Comando Vermelho (Commando rouge), principale faction criminelle de Rio.

La juge Vanessa Cavalieri regrette le manque de politiques publiques pour ces jeunes, mais se dit convaincue qu'ils peuvent choisir leur chemin.

"Quand un mineur est arrêté, le sentiment d'impunité et l'illusion que le crime peut apporter des montées d'adrénaline et de l'argent s’effondrent. Beaucoup sont habitués à ne pas avoir de limites, ici, on leur montre les conséquences de leur choix", explique-t-elle.

Mais les chiffres officiels révèlent une autre réalité: la moitié des adolescents convoqués au tribunal sont des récidivistes.

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