Au Brésil, l'assassinat de l'élue noire attise la fabrique à "fake news"

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Le 14 mars, Marielle Franco est abattue en plein Rio, un assassinat qui jette rapidement des dizaines de milliers de Brésiliens dans la rue. Tout aussi vite, un flot de fausses nouvelles vient salir l'image de cette militante engagée contre le racisme et la violence policière.

Dès le lendemain, 50.000 personnes tristes et en colère manifestent dans la Ville merveilleuse, quelque 30.000 à Sao Paulo et des milliers encore dans d'autres grandes villes du pays et ailleurs dans le monde.

La militante, originaire de la favela de Maré, l'une des plus violentes de Rio, située dans le nord de la ville, était un symbole de la lutte des femmes noires brésiliennes contre le racisme et la violence policière. Elle devient une martyre de la politique.

Ou était-elle plutôt une consommatrice de drogue?

A-t-elle été mariée avec un trafiquant appelé Marcinho VP? Sa campagne électorale a-t-elle été financée par une des grandes organisations criminelles du Brésil, le Comando Vermelho (Commando rouge)?

En un rien de temps, la belle histoire de Marielle Franco a pris une mauvaise tournure sur les réseaux sociaux.

Soudain sur Twitter, Facebook et WhatsApp -- tous extrêmement populaires au Brésil -- cette femme de 38 ans n'a plus autant de mérite que ça.

"Voici le dernier mythe de la gauche, Marielle Franco. Enceinte à 16 ans, ex-épouse de Marcinho VP, elle a fumé de la marijuana, a été élue grâce au Commando rouge, venait de virer six employés", a tweeté le député de droite Alberto Fraga, du petit parti DEM.

Le discours sur le passé criminel supposé de l'élue prend forme sur internet, souvent accompagné de propos haineux, parfois véhiculé par des robots. A chaque fois que le message de Fraga est partagé, il se renforce.

Une juge de Rio, Marilia Castro Neves, met les internautes en garde: Marielle Franco "n'était pas qu'une battante".

Non, elle "était de mèche avec des délinquants" et a été tuée parce qu'"elle n'a pas tenu ses promesses".

Choquant. Mais totalement faux.

- Terreau fertile -

Dans un Brésil accro aux réseaux sociaux, la rumeur enfle vite. Mais le phénomène s'explique aussi par la profonde division entre droite et gauche, entre les blancs aisés et les Noirs pauvres.

Mme Franco ne s'était pas fait que des amis à droite en dénonçant la brutalité policière dans les favelas. Certains, par exemple, lui reprochaient de ne pas condamner la mort de policiers à Rio, plus de 100 l'an dernier.

Sur ce terreau fertile, la tentative de salir sa réputation trouve un certain écho.

"C'était une campagne orchestrée, pas juste une ou deux personne qui disaient du mal (d'elle)", juge Cristiane Costa, une des responsables de l'école de journalisme de l'Université fédérale de Rio de Janeiro.

Le retour de bâton est puissant.

Les avocats du Parti Socialisme et Liberté (PSOL), formation de gauche de Marielle Franco, ont lancé un appel en ligne pour identifier les publications mensongères et les transmettre à la police. Au début de cette semaine, ils avait reçu plus de 15.000 courriels, selon le site d'information G1.

D'autres répondent directement.

"Laissez-moi dire quelques choses", écrit Anielle Silva, la soeur de Mme Franco, sur sa page Facebook.

"Marielle n'était pas une délinquante et défendait encore moins les bandits. Marielle n'a jamais été mariée ou proche de Marcinho VP, Marielle n'a jamais consommé de drogue, et Marielle n'était pas financée par un gang".

Sa publication a été "aimée" par plus de 140.000 personnes.

Les médias traditionnels, "équipés pour vérifier les rumeurs rapidement", se sont joints à la cause.

Le journal Globo, qui appartient au principal groupe de médias du pays, a publié mardi une pleine page intitulée: "Les mensonges ne peuvent pas arrêter la justice".

Le député Fraga a depuis effacé son tweet.

"Ce que je regrette, éventuellement, c'est d'avoir publié quelque chose que je n'ai pas vérifié", écrit-il.

Quant à la juge, elle dit qu'elle aurait dû "attendre la fin de l'enquête, pour pouvoir donner son avis, en tant que citoyenne".

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