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Le Coran en débat, du texte intangible au prétexte à la violence

Le Coran en débat, du texte intangible au prétexte à la violence
Avec le ramadan, le "mois du Coran" où les musulmans sont invités à relire leur livre saint, revient le débat sur la violence de certains versets. Faut-il les frapper d'obsolescence, les remettre danFred TANNEAU

Avec le ramadan, le "mois du Coran" où les musulmans sont invités à relire leur livre saint, revient le débat sur la violence de certains versets. Faut-il les frapper d'obsolescence, les remettre dans leur contexte historique pour mieux les interpréter?

Depuis jeudi et pendant un mois, des psalmodieurs sont chargés de la récitation intégrale du Coran dans les mosquées, lors des veillées de "prières surérogatoires" (tarawih) programmées à l'occasion du ramadan.

Révélation de Dieu à son prophète Mahomet par l'archange Gabriel entre 612 et 632 selon la tradition islamique, ce livre est largement considéré par les musulmans comme "incréé" et inimitable voire intraduisible de l'arabe, ce qui ne facilite pas sa réception.

Fin avril, les 300 signataires d'un "manifeste contre le nouvel antisémitisme", inquiets de la montée de l'islamisme en France, ont lancé un retentissant pavé dans la mare, avec cette phrase: "Nous demandons que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d'obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l'antisémitisme catholique aboli par Vatican II, afin qu'aucun croyant ne puisse s'appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime".

L'injonction a fait bondir le Conseil français du culte musulman (CFCM) et les grandes fédérations de mosquées qui, cette semaine encore, condamnaient "les polémiques accusant systématiquement et injustement les fondements mêmes de la religion musulmane".

"Pour moi l'obsolescence touche les machines, pas un texte qui est sacré pour les croyants. Cela ne rime à rien", fait valoir auprès de l'AFP le théologien et imam Tareq Oubrou, longtemps figure libérale de l'UOIF (devenue Musulmans de France), une organisation née dans l'orbite des Frères musulmans qu'il vient de quitter.

"Le Coran est globalement une référence, mais il parle aussi de son époque, de l'hostilité du milieu dans lequel il est apparu. Tout ce qui y est inscrit n'est pas praticable, et ce depuis le Moyen-Âge, on n'a pas attendu le +manifeste des 300+ pour le savoir", s'agace-t-il.

Hélas, reconnaît ce maître-d'oeuvre d'un appel des 30 "imams indignés" par l'antisémitisme et le terrorisme, une "interprétation délinquante du Coran" gangrène les réseaux sociaux, nourrie par "des gens qui ont un problème avec le monde et cherchent dans le texte un prétexte" à leur comportement.

La contextualisation historique du Coran est-elle le remède à cette "maladie de l'islam" que feu l'islamologue Abdelwahab Meddeb a diagnostiquée dans l'intégrisme?

L'islamologue Razika Adnani en doute. "L'idée de contextualiser n'est pas encore admise par la majorité des musulmans. (...) Pour la majorité (...), les recommandations du Coran sont intemporelles", écrit-elle dans une tribune au Figarovox, en rappelant "la polémique suscitée en Tunisie, il y a quelques mois à peine, par le projet d'abolition de la loi sur les inégalités successorales et l'interdiction à une femme musulmane d'épouser un non-musulman".

- Science "incertaine" -

Pour l'imam Mohamed Bajrafil, la science du Coran est "la plus incertaine qui soit". "L'étude du texte est d'autant plus intéressante qu'il y a ce qu'on appelle les circonstances de la révélation des versets, en arabe +asbab al-nuzul+. Vous pouvez trouver un compagnon disant +ce verset a été révélé pour une situation X+ et des centaines d'autres affirmant le contraire", expliquait-il récemment à l'AFP.

Selon ce théologien réformiste, "il faut que les gens comprennent que les exactions commises aujourd'hui au nom de l'islam sont extraites directement du droit musulman. Mais c'est un droit musulman médiéval!"

Même analyse chez le sociologue de l'islam Omero Marongiu-Perria, fustigeant dans Le Monde la diffusion d'un "discours de rupture" qui "s'est appuyé sur la sacralisation des interprétations moyenâgeuses des textes de l'islam". "Comme si", souffle-t-il, "le cadre mental d'un théologien du XIIIe siècle pouvait épouser les contours de la France de 2018"...

Contre l'"orthodoxie de masse" à tendance "identitaire" qui prospère sur internet, Tareq Oubrou entend poursuivre le travail d'herméneutique (interprétation des textes) qu'il a engagé. Mais il prévient: "On ne peut pas demander aux musulmans d'effectuer en cinq ans ce que l'Eglise catholique a mis des siècles à réaliser".

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