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Quand la franc-maçonnerie joue l'ouverture et sort la carte jeune

Quand la franc-maçonnerie joue l'ouverture et sort la carte jeune
Le grand maître de la Grande Loge de France (GLDF) Philippe Charuel, près d'une statue de l'ancien ministre Gustave Mesureur à Paris, le 18 septembre 2015Dominique FAGET
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Philippe Charuel a été initié tôt, à 30 ans. Mais le grand maître de la Grande Loge de France (GLDF) le constate: "La franc-maçonnerie a vieilli." Il veut donc rajeunir ses loges, tandis que plusieurs obédiences jouent aujourd'hui clairement la carte de l'ouverture.

La GLDF, la plus ancienne obédience maçonnique française, tient samedi soir son dîner annuel, dans le sous-sol voûté de son siège de l'Ouest parisien.

Moins couru, certes, que celui du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France), ce dîner l'est toutefois de plus en plus, des politiques aux artistes, et est devenu depuis 2011 un symbole du dialogue entre la maçonnerie et la société.

Implantée en France dès le XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie y rassemble aujourd'hui quelque 170.000 "frères" et "soeurs" qui, par une démarche initiatique, aspirent à "l'amélioration de l'humanité", selon les mots du Grand Orient de France (GODF), la principale obédience française avec 52.000 membres.

Le dîner de la GLDF a rejoint la cohorte des initiatives déclinées par diverses obédiences pour soigner leur image. Contre les discours sur le secret des loges voire l'influence occulte des "fraternelles", elles enchaînent grands oraux, tables rondes et débats, ouvrent leurs temples pour les Journées du patrimoine. "Nous voulons faire connaître la maçonnerie pour ce qu'elle est plutôt que de faire fantasmer sur ce qu'elle n'est pas", explique à l'AFP Daniel Keller, grand maître du GODF.

Mais ces institutions discrètes peuvent-elles s'adresser à l'ensemble de la société, à toutes les générations ? Leur démographie n'y concourt pas. "La maçonnerie a vieilli. Et si on ne fait pas quelque chose de fort, cela va continuer", déplore Philippe Charuel, élu en juin dernier grand maître de la GLDF. "Sur nos 34.000 frères, 394 ont entre 25 et 30 ans: c'est ridiculement peu. L'âge moyen dans nos loges est de 59 ans: cela prendra le temps qu'il faudra, mais je veux le ramener à 40. C'est un défi et une urgence", martèle ce Lyonnais de 61 ans, initié il y a 31 ans.

- Tabous tombés -

"Premier pas" dans ce projet: un colloque sur la jeunesse à Paris en avril 2016, coorganisé par les frères de la GLDF et leurs soeurs de la Grande Loge féminine de France (GLFF), qui sera suivi d'autres rencontres à Marseille, Lille et Lyon. Dans sa volonté de "partager des valeurs", la GLDF souhaite toucher des étudiants, "pas pour leur donner des leçons - ça ne marcherait pas - mais pour essayer d'établir un lien". Quitte à adapter le montant de ses cotisations - 350 euros en moyenne - aux jeunes pour desserrer le "frein de l'argent". "Il est dommage de se priver de la fraîcheur de la société de demain", argumente Philippe Charuel.

Au Grand Orient, on s'inquiète moins de l'âge des frères et - depuis 2010 - soeurs. "Entre les deux guerres, la maçonnerie a fonctionné comme une école de la deuxième chance, des gens y entraient pour parfaire leurs connaissances. Aujourd'hui que l'entrée dans la vie active est plus tardive, on s'initie à la maçonnerie pour d'autres raisons, autour de 40 ans, donc le vieillissement est naturel", analyse Daniel Keller. Le patron du GODF multiplie lui aussi les "opérations d'extériorisation", comme les Utopiales maçonniques, et se réjouit d'être invité pour des conférences dans l'enceinte universitaire. "L'important, c'est notre capacité à innerver la réflexion citoyenne, qui ne passe plus par des partis politiques en crise", soutient le dirigeant d'une obédience plus "sociétale" et moins "spiritualiste" que ne l'est la GLDF.

Très ritualiste, la Grande Loge de l'Alliance maçonnique française (Glamf, 15.200 frères) n'affiche, elle, "aucune intention d'intervenir dans le débat public". "Ce n'est pas notre tasse de thé", reconnaît son responsable de la communication, Jean-Claude Tribout. Mais ce dernier a lui-même été surpris par le succès de "dialogues" menés en novembre dernier à la Défense sur "le sens de la vie", devant un millier de personnes.

"Le fait d'ouvrir les portes des temples a fait tomber certains tabous, sur le secret notamment, et suscité un écho auprès d'un certain public", veut croire ce maçon.

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