Se rappeler l'horreur, célébrer la liberté: à Mossoul, la photo en plein boom

Achraf al-Atraqji pose au milieu des décombres de la mosquée de Nabi Younis devant un photographe concentré, parmi les touffes d'herbes folles apparues entre les gravats d'un sanctuaire toujours en attente de reconstruction à Mossoul. Pour ne pas oublier.

Dans la grande ville du nord irakien, un an et demi après la fin du règne des jihadistes du groupe Etat islamique (EI), les habitants sont bien décidés à garder en mémoire les ravages de la guerre et à se souvenir de ce qu'ils ont enduré.

Pour immortaliser ces stigmates de la guerre révolue, cet Irakien de 38 ans, artiste et père de trois enfants, s'est payé les services d'un des nombreux photographes qui parcourent désormais les rues de la cité, appareil en bandoulière.

"Chaque pierre de cet endroit est liée à l'histoire et à l'identité de notre ville", dit-il à l'AFP, en parcourant du regard le parterre de décombres. "Je veux garder des images de moi avec ce qu'ont fait les terroristes, pour que mes enfants puissent construire l'avenir au-delà de ces ruines".

En trois années de règne, l'EI a laissé derrière lui plus de 200 charniers, contenant plus de 12.000 corps, à travers l'Irak. Les hommes de ce groupe extrémiste ont tué par milliers et détruit de nombreux monuments. En outre, ils ont commis ce qui s'apparente, selon l'ONU, à un génocide à l'encontre des Yazidis, dont des milliers de femmes ont été réduites à l'esclavage sexuel.

Un peu plus loin, Oum Mohammed, femme au foyer de 32 ans, pose avec son mari, "pour garder un souvenir et un témoignage des horreurs que l'EI a perpétrées à Mossoul".

- "Gagner un peu"

Mais dans la ville, où des pères dominicains archivèrent des photographies dès la fin du XIXe siècle, les clichés servent aussi à célébrer le retour à la vie normale, après trois années passées sous le joug du "califat" auto-proclamé et de ses interprétations littéralistes et violentes de l'islam.

Mohammed Dhia, 27 ans, préfère ainsi se faire tirer le portrait vêtu de ses plus beaux habits, dans un cadre fleuri. Il pose avec ses deux jeunes enfants emmitouflés pour affronter l'hiver mossouliote sur une place récemment rénovée du centre-ville, animé.

Comme beaucoup d'Irakiens, il espère publier ces images sur les réseaux sociaux, dans un pays qui compte environ 20 millions d'utilisateurs d'internet, soit près de la moitié de la population, selon le site de statistiques Internet World Stats, et presque autant d'abonnés à Facebook.

"Ce sont de belles photos, de qualité. C'est ma façon d'aider les jeunes photographes", explique à l'AFP cet homme en pantalon blanc et chemise assortie à ses chaussures, dont l'épouse refuse d'être photographiée, avant de glisser quelques billets au photographe.

Pour 1.000 ou 2.000 dinars irakiens, soit environ un euro, Mohammed Bassem, 24 ans, propose à ses clients des versions numériques de leurs clichés, généralement passés par un logiciel de retouche.

"Je fais ça après mes cours à l'université et ça me permet de gagner un peu pour aider ma famille", raconte à l'AFP le jeune homme, le visage mangé par une barbe bien taillée et une mèche de cheveux noirs dressée au-dessus du front.

Comme de nombreux autres autodidactes, il a toutefois d'abord dû débourser une importante somme. "Nos appareils valent entre 200 et 600 dollars", affirme ainsi son collègue Omar al-Noaïmi, 23 ans, qui comme les autres a fait venir un appareil de Bagdad.

- Modèles masculins -

Pour améliorer leurs revenus, certains proposent même des séances photo plus longues. Pendant plusieurs heures, pour des tarifs allant de 20 à 50 euros, ils font poser leurs modèles. Les uns avec une guitare ou un violon, les autres accoudés sur un banc, le regard pensif, ou se reflétant dans un bassin d'eau claire...

Autant de scènes impensables il y a encore moins de deux ans, quand les jihadistes faisaient la loi.

Lors de la prise de Mossoul en 2014, les jihadistes ont arraché toutes les images qui se trouvaient sur les murs des 300 studios de photographie de la ville. Les propriétaires ont alors fui ou caché leur équipement, qui pouvait leur valoir peines et châtiments corporels.

Aujourd'hui encore, dans cette cité conservatrice et dans un pays où patriarcat et loi tribale sont prégnants, ces modèles d'un jour en extérieur sont pratiquement tous des hommes.

Nouha Ahmed, une fonctionnaire de 25 ans, qui observe de loin le ballet des photographes et de leurs clients, n'envisage pas de se prêter au même jeu.

"J'ai peur que mes photos soient utilisées" et donc vues par d'autres personnes, "et que cela crée des problèmes", confie-t-elle à l'AFP.

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