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Starbucks, ABC: les entreprises américaines en quête de droiture morale

Starbucks, ABC: les entreprises américaines en quête de droiture morale
Un café Starbucks de Manhattan à New York a fermé ses portes pour offrir aux employés une demi-journée de formation aux discriminations, le 29 mai 2018Bryan R. Smith

La chaîne ABC qui arrête une série à succès après un tweet raciste, Starbucks qui sensibilise ses employés au racisme, les magasins Walmart qui relèvent l'âge minimum pour acheter des armes: à l'ère Trump, les entreprises américaines multiplient les gages de droiture morale.

"C'est un changement profond", estime Jeffrey Sonnenfeld, responsable des cours de leadership à l'école de gestion de l'université de Yale. "C'est caractéristique de dirigeants d'entreprises en général bien établies, prêts à sauter à l'eau pour combler le vide moral."

Il n'a fallu que quelques heures mardi au président de Disney, Bob Iger, pour mettre fin à la série télévisée "Roseanne" de sa chaîne ABC, pourtant star de l'audimat. En cause: un tweet raciste de sa star, Roseanne Barr, qui faisait un parallèle entre une ex-conseillère noire de Barack Obama et le film "La Planète des singes".

Par comparaison, la plupart des universités américaines qui avaient décerné des titres honorifiques à Bill Cosby avaient attendu des années, après l'apparition des premières accusations d'abus sexuels contre l'ex-légende de la télévision américaine, pour les lui retirer.

Autres temps, autres moeurs: à l'heure des réseaux sociaux où une polémique peut rebondir d'un bout à l'autre des Etats-Unis en un temps éclair, nombreux sont les dirigeants capables de prendre au quart de tour des décisions parfois radicales, censées prouver leur conscience morale.

Bob Iger avait déjà agi très vite en juin dernier, en se retirant, avec le PDG de Tesla Elon Musk, d'un forum économique censé conseiller le président américain, juste après que Donald Trump eut annoncé sa décision de sortir les Etats-Unis de l'accord de Paris sur le climat.

Quant au patron du géant pharmaceutique Merck, Kenneth Frazier, il avait été le premier à claquer la porte d'une autre instance consultative l'été dernier, après le refus du président américain de condamner explicitement les suprémacistes blancs qui ont fait un mort lors des manifestations de Charlottesville.

Mardi, la chaîne de cafés Starbucks a accepté un manque à gagner de plusieurs millions de dollars pour prendre le temps de sensibiliser 175.000 de ses employés au racisme, après l'indignation suscitée par l'arrestation de deux jeunes Noirs dans un café de Philadelphie en avril.

- Justifications économiques -

"Les études montrent que la conduite morale des dirigeants est plus importante que jamais", souligne James Lemoine, professeur d'organisation et de ressources humaines l'école de Management de Buffalo (Etat de New York).

Le changement tient selon lui à la montée des "Millenials", les 18-35 ans, et des réseaux sociaux, qui poussent organisations et particuliers à plus de transparence, mais aussi à la volonté des Américains de voir les puissants rendre des comptes.

"Les cyniques disent que les entreprises font ça pour leur image.... mais ces décisions sont aujourd'hui économiquement justifiées, tant les entreprises sont étroitement suivies et tenues à la transparence", dit-il.

Pour Jeffrey Sonnenfeld, cette tendance est clairement liée à la présidence Trump et à l'inquiétude de beaucoup face à la montée de la démagogie.

Les entreprises agissent "en réaction à la grossièreté croissante de la parole publique", dit-il. "C'est ce qui pousse les dirigeants d'entreprises à agir, ils voient bien que l'équilibre qui fait la nature même de notre pays est fragile".

D'autres font aussi le lien avec le mouvement #MeToo, lancé après l'affaire Weinstein, le producteur hollywoodien déchu accusé d'abus sexuels allant du harcèlement au viol par près d'une centaine de femmes.

Nadine Strossen, professeure à la New York Law School, se félicite de la pression pour moraliser ce qui peut être dit publiquement ou pas, dans un pays où la liberté d'expression reste sacro-sainte.

"En fait, la pression de la société peut être encore plus puissante que la peur d'être sanctionné par le gouvernement", dit-elle.

Lemoine souligne qu'il y a désormais débat dans les écoles de gestion sur l'objectif de profit et de rentabilité.

"Il faut peut-être que nous enseignions une façon plus morale de diriger", s'interroge-t-il à voix haute. "Cela revient-il simplement à respecter la loi? Ou est-ce qu'une entreprise doit être proactive et essayer de rendre le monde meilleur, en plus de rechercher le profit?"

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