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"Tu ne ressembles à rien", "Tu devrais te suicider": Nathalie dénonce le harcèlement dont elle est victime sur les réseaux sociaux

 
 

Nathalie est une jeune femme pleine de vie, malgré la maladie qui l'accable. Elle a trouvé un peu de réconfort dans la créativité et la communion permises par les réseaux sociaux. Malheureusement, il y a quelques semaines, elle a commencé à recevoir des messages humiliants, allant parfois jusqu'à la menace. Comme Nathalie, de nombreuses personnes sont victimes de cyberharcèlement, mais rares sont celles qui osent porter plainte.

C’est le compagnon de Nathalie (prénom d'emprunt car elle veut garder l'anonymat) qui a décidé de nous avertir. Via le bouton orange Alertez-nous, il dénonce "une expérience effrayante" vécue sur les réseaux sociaux. En colère et impuissant, Stéphane raconte que la jeune femme reçoit des insultes et même des menaces de mort.

La Wallonne, qui souffre d’un grave handicap des mains, se bat contre un cancer de l'oesophage. Opérée il y quelques mois, elle se déplace en chaise roulante. Jusqu’il y a peu, elle voyait son temps passé sur le réseau social TikTok comme "un moment sympa hors des hôpitaux". Mais son compagnon épingle "les gens qui s’amusent à rabaisser les plus vulnérables". Certains ont même été jusqu’à la chercher sur d’autres réseaux "pour la détruire", ajoute Stéphane qui confie: "J’ai vu ma compagne passer du rire aux larmes… Je n’ai pas trop peur pour elle car je sais qu’elle va se relever mais protégeons nos plus jeunes, avant que ça ne tourne au cauchemar", exhorte-t-il.

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Sur le moment, on est mal, on se demande si on ne l’a pas 'cherché' et on se dit que ce n’est pas grave

Nathalie a créé son compte TikTok il y a un an, et cela fait un mois qu’elle reçoit des messages injurieux, "quand j’ai commencé à avoir un peu de popularité sur le réseau". D’abord des messages qui pourraient presque prêter à sourire, comme celui qui pointe une ressemblance avec "E.T", le personnage de fiction, "à cause de ses mains". Puis les mots sont devenus plus violents, jusqu’à devenir franchement menaçants… Les exemples cruels ne manquent pas : ce sont des "tu ne ressembles à rien", "tu devrais te suicider", "on doit se débarrasser des gens comme toi, tu n’as rien à faire sur terre" froidement écrits en commentaire sous ses publications ou envoyés en message privé sur d'autres réseaux sociaux.

Quand nous parlons à Nathalie pour la première fois, elle vient de recevoir, ce qui s’apparente à des menaces de mort, elle est visiblement très chamboulée. Elle explique que quand elle a lu les premiers messages haineux, elle n’a pas trop réagi : "Sur le moment, on est mal, on se demande si on ne l’a pas ‘cherché’ et on se dit que ce n’est pas grave". Puis elle a commencé à répondre, pour essayer d’expliquer sa condition mais dit-elle "je me suis rendu compte très vite que plus on leur donne du contenu et plus ils deviennent agressifs et virulents". Certaines personnes à l’origine de ces messages l'ont trouvée sur d’autres réseaux et continuent donc à l’attaquer sur ces plateformes. La jeune femme estime qu’il est facile de choisir "ses victimes" sur les réseaux : "Des personnes différentes" et mal dans leur peau.

On se sent humilié… La force, vous allez la chercher où ?

Elle décrit un épisode qui l’a marquée, un message privé reçu à 3h du matin disant clairement : "Si je te vois sur mon chemin, je t’achèverai à coup de poing". Là, partage-t-elle : "On ne se sent pas bien, on va vérifier le compte de cette personne et on s’aperçoit vite qu’elle est belge et c’est là que la peur arrive doucement". Elle efface rapidement et ferme son téléphone. Mais cela ne suffit pas à oublier. D’autres messages arrivent s’attaquant encore et toujours à son physique : "Le moral redescend, vient l’envie de pleurer et là, il est trop tard. Quand on se met à douter de sa propre personne… ". Jusqu’à demander des choses inimaginables à ses proches comme cette question posée à sa petite sœur il y a quelques semaines : "Tu crois que je devrais mourir ? Après tout, je suis une horreur."

Nathalie a voulu tout arrêter : "Je vous avoue que c’est très dur, on se sent humilié… La force vous allez la chercher où ?". Cette force elle la trouve en partie grâce à ses proches et aux personnes bienveillantes qui la suivent. "Elles ont fait énormément de signalements". Elle affirme que suite à ces signalements, TikTok a banni certains comptes. Mais, regrette Nathalie, ces personnes peuvent trouver le moyen de créer d’autres identifiants.

Dans le harcèlement, votre pire ennemi, c'est le silence

Pour l’instant, la jeune femme dit avoir besoin d’une pause, elle essaye de ne pas trop aller sur les réseaux. Mais, elle pense qu’à l’avenir elle signalera elle-même tous les commentaires déplacés. Elle voudrait surtout que son témoignage serve à quelque chose : "Si j’ai un conseil à donner, c’est de bien rester vigilant car dans le harcèlement, votre pire ennemi ce n’est pas celui qui va vous harceler mais le silence, le fait de tout garder pour soi en se disant que l’on va s’en sortir seul". Non, insiste-t-elle : "Ne restez pas seul, je ne sais pas où j’ai trouvé le courage de montrer mon téléphone à mon compagnon, mais c’est à ce moment-là qu’il s’est rendu compte de ce que je vivais".

Ce témoignage fort et courageux montre à quel point il est difficile de lutter contre le conséquences du cyberharcèlement, même si les réseaux essayent de mettre en place des garde-fous.

Comment TikTok tente de protéger ses utilisateurs?

Les règles communautaires présentent ce qui est autorisé et ce qui ne l'est pas sur cette application mobile, la plus téléchargée au monde en 2020. Les vidéos ou les messages qui ne se conforment pas à ce cadre sont sujets à modération. C'est par exemple le cas de toute expression de nature abusive, comme les menaces ou les propos désobligeants visant à se moquer, à humilier, à embarrasser, à intimider ou à blesser une personne. Les contenus sont donc "vérifiés" pour s'assurer qu'ils respectent les règles.

Deux types de modération

La modération mécanique est réalisée par ordinateur. Via des algorithmes, les contenus sont filtrés, pour repérer certains mots spécifiques ou des insultes par exemple. Les vidéos ou commentaires peuvent ainsi être supprimés, les comptes des personnes à l'origine du contenu contrevenant aux règles peuvent aussi être supprimés ou suspendus. Cette vérification se fait en permanence, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24.

La modération humaine est prise en charge par des travailleurs dans la langue des utilisateurs. Elle est importante car elle permet d'identifier certains contenus qui pourraient ne pas être identifiés.

Les contenus abusifs peuvent également être signalés, parce qu'évidemment des vidéos et des messages peuvent tomber entre les mailles du filet. Ces contenus sont alors rapidement vérifiés, et là aussi ils peuvent être supprimés.

TikTok a mis en place des balises supplémentaires de protection. Le titulaire d'un compte peut par exemple décider d'interdire tous les commentaires sous ses publications. Il peut aussi décider d'en supprimer certains ou de bloquer des utilisateurs. Il n'est pas possible d'envoyer des photos via la messagerie directe. Et celle-ci n'est carrément pas accessible pour les moins de 16 ans, décision prise il y a un peu plus d'un an. Toujours concernant les plus jeunes, le mode connexion famille permet d'associer le compte d'un parent à celui de son enfant, ce qui active des options de contrôle.

Il est difficile d'évaluer la proportion de contenus abusifs qui "passent" malgré toutes ces balises. Par contre, il existe des chiffres sur les contenus modérés.

62 millions de vidéos supprimées en un trimestre

Durant le premier trimestre de 2021, près de 62 millions de vidéos ont été retirées pour violation des règles communautaires, ce qui représente moins de 1% des vidéos téléchargées sur TikTok. De ces vidéos supprimées, 8 % l'ont été pour harcèlement et 2 % pour comportement haineux.

Les contenus supprimés pour harcèlement et humiliation sont en hausse : 8%, contre  6,6 % sur le second semestre 2020. Selon TikTok, cette augmentation s'explique en partie par les mises à jour apportées aux règles fin de l'année dernière, dans le but de lutter contre l’intimidation.

Toujours concernant le harcèlement, plus de 66% des vidéos ont été retirées de manière proactive, c'est-à-dire avant qu'elles ne soient signalées. Et près de 84% ont été supprimées dans les 24h de leur publication sur la plateforme.

Plus de 11 millions de comptes supprimés

Près de 11.150.000 comptes ont été supprimés pour infraction aux règles communautaires ou aux conditions d'utilisation, au premier trimestre de cette année. Parmi ce chiffre, plus de 7 millions de comptes TikTok ont été retirés, car ils étaient soupçonnés d'être détenus par des utilisateurs de moins de 13 ans. Selon la fondation Child Focus, un jeune sur 10 serait confronté au cyberharcèlement.

Ces chiffres montrent que la modération est nécessaire et efficace mais que dans nombre de cas, elle n'est pas suffisante, en tout cas du point de vue de l'utilisateur. Des messages, des vidéos offensants peuvent ébranler durablement les personnes, avant même d'avoir été supprimés ou signalés. C'est pourquoi de nombreuses victimes de harcèlement en ligne préfèrent parfois supprimer leurs comptes sur les réseaux sociaux.

Si on vient appuyer sur mes blessures psychologiques, à quoi sert mon combat d’aujourd’hui?

Nathalie y a pensé à plusieurs reprises. Elle résume ainsi son état d'esprit : "Je suis très malade, je fais tout pour vivre et être malgré tout heureuse, j’aimerais tellement être jolie et avoir des jambes pour pouvoir courir comme une dingue, j’aimerais avoir de belles mains pour y mettre des beaux bijoux… Mais non, je ne peux pas parce que la vie m’en fait baver tous les jours. Alors si en plus on vient appuyer sur mes blessures psychologiques, à quoi sert mon combat d’aujourd’hui? Je rêve de vivre encore longtemps, alors que d’autres essayent de tout détruire derrière un écran".

Peu de plaintes déposées à la police

Les personnes victimes de harcèlement ont aussi du mal à porter plainte. Le commissaire Olivier Bogaert de l'unité de la Police fédérale chargée de la criminalité en ligne le constate : "Beaucoup de gens ne vont pas vers la police, parfois parce qu'ils sont inquiets ou parce qu'ils subissent des pressions". Il est donc très difficile de quantifier le phénomène ou de déterminer s'il est en augmentation. En 2020, il y a eu 2.359 plaintes pour cyberharcèlement enregistrées en Belgique.

Nathalie, elle, déclare avoir finalement fait le pas il y a quelques jours : "J'ai été porter plainte à la police pour harcèlement contre X avec les différents messages. Ce n'est pas facile mais lorsqu'on menace votre vie, il ne faut plus attendre".


 




 

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