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Anne et Nicolas, un couple de Wallons, rêvent de vivre dans une YOURTE: "C’est un véritable parcours du combattant"

Anne et Nicolas, un couple de Wallons, rêvent de vivre dans une YOURTE:
 
 

En Wallonie, environ 25.000 personnes vivent en habitat léger comme une tiny house, une yourte ou encore un conteneur, etc. Si une avancée significative a été franchie récemment pour reconnaître ce type de logement atypique, les obstacles restent importants pour concrétiser un projet. Un couple de Chaudfontaine parle de "poutres placées dans les roues".

Vivre dans une yourte au milieu d’une nature verdoyante. Se détacher de son quotidien pour embrasser une vie plus respectueuse de l’environnement. C’est le rêve de Nicolas et Anne, âgés respectivement de 38 et 37 ans. "Nous aimerions acquérir un terrain et y placer une habitation légère comme de plus en plus de personnes aujourd’hui", nous expliquent ces habitants de Chaudfontaine via le bouton orange Alertez-nous. Yourtes, caravanes, roulottes, chalets, tiny houses (les micro-maisons), dômes, containers, etc. L’habitat léger regroupe une multitude de formes. Les profils des habitants et les motivations sont également variés. On estime qu’environ 25.000 personnes sont concernées: 3.000 habitants "alternatifs", 12.000 occupants permanents dans des zones de loisirs et 10.000 gens du voyage. 


Une yourte photographiée au Kirghizistan, en Asie centrale 

Comment est né le projet ?

Nicolas et Anne nourrissent ce projet depuis un certain temps. Tous les deux travaillent pour la province de Liège. "Ma femme est infographiste et je suis formateur itinérant. L’objet de mes formations est la fracture numérique. Je donne des outils à des personnes qui n’ont pas ou peu de connaissances d’internet pour éviter qu’elles ne soient exclues à cause de la digitalisation", explique le trentenaire.

Il y a quelques années, le couple achète une première maison à Vaux-sous-Chèvremont. "Elle était assez petite, environ 60m2, et assez mal agencée. Du coup, quand nous avons eu notre fille il y a 8 ans, l’espace n’était plus vraiment adapté. Nous avons donc vendu notre maison pour en racheter une autre située une rue plus loin. C’était il y a environ 5 ans. Sa superficie est de plus ou moins 120 m2", indique Nicolas. Récemment, il est également devenu le papa d’un petit garçon. "Il est âgé de 17 mois", précise-t-il. 

On s’est donc intéressés à ce mode de vie minimaliste: comment être heureux avec le strict nécessaire?

Peu de temps avant la naissance de leur deuxième enfant, ils regardent des reportages sur les tiny houses, ces mini maisons posées sur remorque. "Il y a pas mal de vidéos qui fleurissent sur le web à ce sujet", explique le père de famille. "Et on a trouvé cette idée plaisante: vivre avec moins d’objets ne veut pas dire vivre moins bien. Bien au contraire. On s’est donc intéressés à ce mode de vie minimaliste. Comment être heureux avec le strict nécessaire. Souvent on accumule des choses inutiles qui finissent la plupart du temps à la poubelle", souligne le père de famille.

"On aimerait élever nos enfants en ce sens"

Une réflexion sur le consumérisme et l’impact sur l’environnement alimente leurs discussions. "On s’est dit qu’on aimerait élever nos enfants en ce sens. En leur apprenant que ce n’est pas nécessaire d’avoir une grosse voiture et une grosse maison pour être heureux", confie Nicolas.

Le parents intègrent d’ailleurs leur fille dans leur projet, pour la préparer à ce changement de vie. "Quand elle veut acheter quelque chose, on lui demande si elle en a vraiment besoin parce que, si on déménage, elle devra le jeter. Vivre avec le minimum, c’est un choix de vie. Par exemple, moi j’ai une collection de t-shirts geek et je vais devoir en sélectionner une vingtaine. Je ne pourrai pas tout garder. C’est un sacrifice pour moi, mais qui va me permettre de profiter d’autres choses", anticipe le papa.

Plusieurs avantages dont le prix d’achat 

Aux yeux d’Anne et Nicolas, une habitation légère présente donc plusieurs avantages. "Ce genre d'habitat permet d'éviter le béton, de consommer moins d'énergie, de s'installer dans le respect de l'environnement vu qu’il est facilement démontable, ne laissant que peu de traces de notre passage. Sans parler de l'accessibilité d'un point de vue financier", énumère le trentenaire.

Un habitat léger est incontestablement moins cher qu’un logement traditionnel. "Payer moins cher pour notre habitation nous permettra de faire des économies et de consacrer notre argent à autre chose, comme des vacances. Pour le moment, c’est compliqué pour nous d’épargner alors que nous avons des salaires moyens. Avec la naissance récente de notre fils, nos fins de mois ne sont pas toujours faciles. Rien que pour la crèche on doit débourser 450 euros de plus", indique Nicolas.

"Une tiny house à partir de 15.000 euros"

Selon Nicolas, il est possible d’acquérir une tiny house à partir de 15.000 euros. "Mais pour une famille avec deux enfants, on trouve que 23 mètres carré, c’est un espace trop petit. On s’est donc intéressés aux autres types d’habitations légères comme les yourtes, les chalets en bois", raconte-t-il. Après un temps de consultation, le couple décide de tenter de concrétiser leur envie. "On a trouvé une société spécialisée qui a adapté le modèle classique de yourte à notre pays, à un climat humide, en intégrant une structure en bois."

Cela fait un peu peur de vivre l’un sur l’autre, mais on pourra profiter davantage de l’extérieur

Plusieurs superficies sont possibles. Plus la dimension est grande, plus le prix est évidemment élevé. Anne et Nicolas optent pour une yourte d’environ 50-60 mètres carré avec une mezzanine sur la moitié de la superficie. "Ce qui laisse quand même l’opportunité de mettre des cloisons pour isoler certaines pièces, comme la salle de bain", précise le père de famille qui avoue tout de même une légère crainte de cohabiter dans un espace commun réduit. "Cela fait un peu peur de vivre l’un sur l’autre. Mais on pourra profiter davantage de l’extérieur. On essaie d’ailleurs de trouver un terrain avec un grand espace pour passer plus de temps dehors. Cette accessibilité directe avec la nature nous séduit", ajoute-t-il. Selon lui, le prix de cette yourte avec les finitions s’élève au total à 61.000 euros.  

"Pour l’eau et l’électricité, il est possible de relier la yourte aux réseaux. Mais quand on se lance dans ce genre de mode de vie, on aspire à être le plus indépendant possible. Par exemple, on utilise souvent des toilettes sèches", détaille le trentenaire.

Après mûre réflexion, le couple se sent prêt à tout quitter pour se lancer dans cette aventure atypique. Mais une série d’obstacles se dressent rapidement sur le chemin de la concrétisation. "Malheureusement, ces projets sont souvent accompagnés de poutres placées dans les roues. C’est un véritable parcours du combattant", déplore Nicolas.

Le premier frein qu’il épingle est le plus important. Il s’agit de la législation en vigueur en Wallonie. Après avoir consulté les lois existantes en la matière, Anne et Nicolas se rendent compte des difficultés persistantes. "Visiblement c’est assez compliqué de placer ce genre d’habitat, que ce soit sur un terrain privé ou acheté", regrette le couple.

Une reconnaissance juridique: un premier pas 

Qu’en est-il exactement ? Pendant longtemps, un flou juridique et administratif entoure ce genre de projet. Ces logements atypiques ne bénéficient d’aucun cadre légal. Mais, face à l’amplification du phénomène et la pression sociale, la législation évolue. En 2019, le Parlement wallon reconnait officiellement la notion d’habitat léger dans un décret qui modifie le Code wallon du logement et de l’habitation durable. Ce changement est opérationnel depuis environ un mois.

Tipi, roulotte, yourte, cabane, etc. Vu la multitude des possibilités en raison des systèmes de construction, il n’est pas aisé de donner une seule définition à l’habitat léger. "Pour que votre logement soit reconnu officiellement comme une habitation légère, il doit répondre à au moins trois critères parmi neuf critères assez larges et généraux. Ce qui permet d’éviter une définition cadenassée", explique Thibault Ceder, conseiller expert auprès de l’Union des Villes et Communes de Wallonie. Voici la liste de ces critères :  

  • être démontable
  • être déplaçable
  • être d'un volume réduit
  • être d'un faible poids
  • avoir une emprise au sol limitée
  • être auto-construite
  • ne pas avoir d'étage
  • être sans fondation
  • ne pas être raccordée aux impétrants (égout,...)

Cette reconnaissance est un premier pas important. Une yourte n’est donc plus un objet non identifié sur le sol wallon. Malgré cette avancée, l’installation d’un habitat léger reste compliquée. "Il faut obtenir un permis d’urbanisme de la commune. Non seulement le temps d’attente est monstrueux, souvent plus d’un an, et en plus il y a beaucoup de refus de la part des communes", assure Nicolas qui a consulté beaucoup de témoignages à ce sujet sur les réseaux sociaux. "Des personnes se placent d’ailleurs volontairement en situation illégale, estimant les lois injustes et inégales. De notre côté, ayant deux jeunes enfants à notre charge, nous ne voulons pas nous engager sur un sentier aussi sinueux", ajoute-t-il.

Thibault Ceder confirme la nécessité d’un permis pour ce genre d’habitation. "Tout logement est soumis à cette contrainte. Cela permet notamment aux communes de s’assurer que l’habitation est bien habitable et s’intègre dans l’espace au niveau urbanistique et paysager. Il faut voir comment marier une yourte avec une maison quatre façades juste à côté par exemple", explique le spécialiste. "Cela prend du temps, une centaine de jours en général. Mais il ne s’agit pas d’un délai plus long que pour les autres types d’habitation", assure-t-il.

Des normes encore floues

Problème: la région wallonne doit encore déterminer certains critères comme les normes de sécurité et de salubrité pour ce type particulier d’habitat. Ces règles sont essentielles pour définir les droits et les obligations des habitants. Et le flou actuel mène à une incohérence au niveau de l’application de la loi par les communes.

"Les critères de salubrité sont en cours d’adoption. Ils ne sont pas les mêmes que pour les logements standards. Par exemple, au niveau de la hauteur sous les plafonds ou de la superficie minimale qui est normalement de 24m2 minimum. Ces critères devraient être adaptés et définis dans les mois qui viennent", indique Thibault Ceder. "C’est une étape cruciale car les communes attendent de les connaître pour savoir comment conditionner l’octroi d’un permis d’urbanisme pour ce genre d’habitat. Dans l’expectative, certaines hésitent à donner un feu vert et, pour le moment, il n’y a pas beaucoup de concrétisations", confirme le conseiller.

"Nous avons besoin de lignes directrices claires"

Cette situation délicate alimente un débat qui semble inévitable. Vu l’accroissement des demandes, pas mal de communes se demandent comment se positionner et comment assurer un traitement égalitaire. C’est le cas notamment à Ouepye, en région liégeoise. "Nous avons besoin de lignes directrices claires", confie France Penning, responsable du service urbanisme et aménagement du territoire.

"Nous avons deux dossiers en cours de traitement. Il s’agit de demandes d’installation pour des tiny houses. Le problème ce que la superficie de la première est de 17m2 au total alors que le Code wallon du logement exige un espace habitable de 24m2 minimum pour une habitation principale. Ce n’est donc pas conforme avec la législation actuelle. Vu cette contradiction, nous allons remettre un avis défavorable. Pour nous, ce genre de permis reste donc problématique, même si on comprend l’intérêt pour ce genre d’habitat que ce soit au niveau financier ou philosophique", indique-t-elle.

Habitants, communes et constructeurs. Tous attendent dès lors avec impatience une évolution de la législation pour qu’elle soit plus précise et complète.

Autre frein: la frilosité des banques

C’est évidemment l’espoir d’Anne et Nicolas. D’autant plus qu’ils sont confrontés à d’autres embûches. Un autre frein est le budget. Même si le prix d’achat est plutôt bas, certains doivent emprunter de l’argent. Et c’est là que le bât blesse. Les banques se montrent en général frileuses pour ce genre d’investissement peu commun. "Nous avons consulté plusieurs banques. Elles sont d’accord de nous accorder un prêt pour l’achat d’un terrain mais pas de la yourte. C’est inconcevable pour elles", regrette le père de famille.

"Au niveau des prêts, l’habitat léger est considéré comme un bien meuble, qui peut donc être déplacé. Ce qui suscite en général des craintes chez les banques, même si le montant du prêt n’est souvent pas très élevé. Les personnes sont donc obligées de se tourner vers un prêt à la consommation qui est beaucoup plus cher", confirme Thibault Ceder.

Anne et Nicolas, eux, espèrent pouvoir financer eux-mêmes l’achat de leur yourte d’ici quelques années: "Nous n’avions rien en poche en démarrant dans la vie. On a réussi à acheter deux maisons, mais malheureusement jusqu’à présent on a quasiment remboursé que les frais et les intérêts. On sait que si on attend encore 5 ans, on pourra potentiellement avoir les moyens de concrétiser notre projet au niveau financier en vendant notre maison".

Nous passons pour des "bobos" alors que nous sommes plutôt des geeks fans de technologie

Un habitat atypique mal accepté par les voisins ?

Ce délai permettra peut-être également de lever un autre obstacle pour eux, celui de l’acceptation sociale. "Visiblement les personnes qui veulent vivre différemment dérangent. Le voisinage est souvent réticent et voit d’un mauvais œil ce genre d’habitat. Cela fait penser aux gens du voyage qui sont souvent perçus négativement", regrette Nicolas. Selon lui, ce problème au niveau des mœurs est bien réel et pourtant pas justifié. Il se nourrit de clichés et d’informations erronées.

"Nous passons pour des "bobos" alors que nous sommes plutôt des geeks fans de technologie. On vit comme tout le monde, on regarde assidument des séries TV et je ne porte pas des pantalons en lin", ironise Nicolas.

Quand on parle de la démarche intellectuelle derrière ce projet, les gens nous comprennent

"En fait, cette réaction est sans doute due à une incompréhension. Pour nous, il s’agit surtout d’une envie de changer notre mode de vie, qu’il soit plus écolo en réduisant nos biens à l’essentiel", rappelle-t-il.

Au début, son entourage manifeste aussi d’ailleurs un étonnement et une certaine réticence. "Mais quand on parle de la démarche intellectuelle derrière ce projet, les gens ont tendance à nous comprendre. C’était le cas pour nos proches. La première réaction, c’était  "comment vous allez faire avec les enfants ?" et puis, suite à nos explications, ils ont compris notre démarche et nous soutiennent. J’espère ainsi semer des graines de réflexion pour voir des plantes grandir. Pourquoi acheter autant pour ne pas en profiter ? Ce genre de réflexion", confie le trentenaire.

"Cette idée d’être seul au milieu de la forêt, c’est un mythe à casser"

Par contre, Thibault Ceder veut préciser un détail important. Selon notre conseiller, mieux vaut ne pas trop rêver d’un retour à la nature "sauvage". "Cette idée d’être seul au milieu de la forêt, cela va sûrement coincer juridiquement puisqu’un permis ne sera de toute façon octroyé que dans des zones d’habitats où il y a déjà des logements et sera refusé dans les zones forestières et agricoles alors que les personnes rêvent souvent d’être perdues au milieu des champs. Ce genre de terrains où c’est autorisé sont plutôt rares et souvent plus chers. C’est donc un mythe à casser. Il existe vraiment des contraintes urbanistiques à respecter, comme pour tout logement", rappelle-t-il. 

Enfin, sachez qu’à Bruxelles, il n’existe encore aucune législation en la matière. L’étape de la reconnaissance n’est pas encore franchie. Vivre dans une tiny house ou une yourte en région bruxelloise est donc considéré comme illégal.




 

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