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Dans un magasin, Anaïs se réjouit de recevoir le ticket de caisse par email: mais est-ce vraiment écologique et à quoi servira son adresse?

Dans un magasin, Anaïs se réjouit de recevoir le ticket de caisse par email: mais est-ce vraiment écologique et à quoi servira son adresse?
© Pexels

Des magasins proposent d'envoyer le ticket de caisse par email. L'objectif affiché? Réduire l'impact sur l'environnement en évitant d'utiliser du papier. Nous avons enquêté à partir du témoignage d'Anaïs pour savoir si cela était légal, ce qu'allaient devenir vos données et s'il s'agissait vraiment d'un "geste écolo".

Tout débute avec le message d'Anaïs, qu'elle nous a envoyé en appuyant sur le bouton orange Alertez-nous. Elle a vécu une "agréable surprise" dans magasin de sous-vêtements. "Dans un souci d'écologie, le magasin Etam m'a proposé d'envoyer le ticket de caisse par email. Il ne serait alors imprimé qu'en cas de besoin pour un retour ou un échange. Quelle économie de papier cela ferait si d'autres enseignes suivaient le pas!", espérait-elle.

L'idée semble très bonne… mais elle pose plusieurs questions:

  • Un magasin a-t-il le droit de réclamer votre email pour vous envoyer le ticket?
  • Que va devenir votre email?
  • Est-ce qu'il ne sera pas utilisé pour vous assommer à coup de promotions?
  • Et puis… l'utilisation d'ordinateurs et de serveurs pour envoyer un email consomme aussi de l'énergie, est-ce donc si "écologique"?


Etam ne souhaite pas répondre

Pour répondre à nos questions, nous nous sommes d'abord tournés vers la marque mise en avant par Anaïs. Etam fait appel à une agence de communication, Oona, pour ses relations presse en Belgique. Une aimable interlocutrice note nos questions et les transmet donc à l'enseigne. Les jours passent… mais toujours rien. "Ma personne de contact chez Etam ne connaissait pas les réponses. Elle a demandé en interne, mais personne n'a répondu. Je ne peux plus rien faire pour vous", nous répond-on. Dommage, Etam ne souhaite pas communiquer sur ce point. Pourquoi? Aucune idée… Mais nous poursuivons nos recherches.


Un magasin peut-il demander votre email pour envoyer le ticket de caisse?

La marque de sous-vêtements n'est pas la seule à proposer à ses clients d'envoyer les tickets de caisse par email. Et votre email, c'est un peu comme votre adresse postale. Pour une marque, c'est un point d'entrée privilégié pour vous contacter. C'est donc une information sensible, même si on n'y pense pas toujours.

Nous faisons donc appel à l'Autorité de Protection des Données belge (APD). C'est quoi? Un organe qui "veille à ce que les données à caractère personnel soient utilisées et sécurisées soigneusement, et que votre vie privée future soit également garantie".

Alors, les magasins ont-ils le droit de recueillir votre email pour le ticket de caisse? La réponse est oui. "Rien n’empêche un magasin de demander une donnée personnelle pour la traiter", précise Aurélie Waeterinckx, porte-parole de l'APD.

La demande doit cependant respecter la loi et le cadre légal du RGPD, Règlement Général sur la Protection des données établi par l'Union européenne. "Le consentement doit respecter certaines conditions. Il doit être libre, spécifique, informé et ne être obtenu 'par défaut', c’est-à-dire que le client doit faire un 'acte positif' pour consentir, par exemple signer un document, cocher une case, etc.", précise Aurélie Waerterinckx.

En magasin, un simple accord oral peut suffire. Mais… normalement, une entreprise doit détenir la preuve du consentement. Il est donc conseillé aux sociétés de faire remplir un formulaire. Pour éviter l'utilisation de papier (ce qui est le but affiché par les marques) ça peut être un formulaire sur une tablette électronique par exemple.


Qu'est-ce que l'entreprise peut faire avec votre email?

Répondre à cette question est très simple. L'entreprise ne peut faire que ce que le client a consenti de manière libre et informée. Donc, dans ce cas, elle ne peut utiliser votre email que pour vous envoyer le ticket. À moins que la vendeuse ne vous ait également proposé de recevoir des promotions, des informations… et que vous ayez dit oui.

L'enseigne peut cependant rajouter quelque chose dans l'email d'envoi du ticket. "Elle peut par exemple ajouter un lien pour s'abonner à une newsletter, à des réductions, etc.", indique la porte-parole de l'APD.

Vous vous demandez peut-être si l'entreprise peut utiliser la liste de vos achats pour l'associer à votre email, et ainsi vous envoyer des messages personnalisés (en fonction de vos emplettes). Encore une fois, cela dépend de ce que vous avez accepté. Si le formulaire spécifiait l'envoi de communications personnalisées, de promotions adaptées… et que vous acceptez, c'est que vous donnez l'autorisation pour que vos informations d'achats soient traitées.


Quelles sont les règles qui encadrent l'utilisation de mes données?

La réponse à cette interrogation se trouve dans le RGPD. Dans notre cas, les principes les plus importants sont les suivants:

  • Le consentement doit être spécifique: on accepte une utilisation bien précise de son email. Il ne peut pas être utilisé pour autre chose.
  • Le consentement est informé: le client est informé de ce à quoi il consent, de qui va traiter ses données et si elles sont éventuellement transférées à d'autres entités.
  • Le consentement est libre et facile à retirer.
  • Enfin, l'email que vous recevrez avec le ticket doit indiquer les coordonnées du responsable du traitement de vos informations. Car vous pouvez à tout moment lui demander quelles données il détient sur vous et éventuellement de les supprimer ou modifier.

Pour en savoir plus sur le RGPD, vous pouvez consulter cette brochure en cliquant ici. Elle est destinée aux PME, mais vous y trouverez un tas d'informations supplémentaires.


Un email est-il vraiment plus écologique qu'un ticket papier?

Une marque peut donc vous demander votre email pour vous envoyer le ticket de caisse. Séduit par l'idée, vous vous demandez maintenant si c'est vraiment écologique. Car un email avec une pièce jointe va consommer un peu d'énergie, il va être stocké sur un serveur, qui consomme lui-même de l'électricité, etc.

Nous nous tournons vers Ecoconso. C'est une ASBL financée par des subsides wallons et par des revenus propres issus de ses prestations de services. Son rôle est d'encourager les comportements et modes de consommation respectueux de l'environnement et de la santé.

Pour un conseiller énergie de l'association, la réponse est franche. "Je dirais que du côté du consommateur c'est un peu chou vert et vert chou: l'impact est très très faible", confie Jonas Moerman. "S'il a le choix, il pourra toujours refuser le ticket, c'est la meilleure solution, ou le recevoir par email ou par papier, ce qui est pratique pour tenir une comptabilité".


Une technique d'influence du consommateur?

Juste avant de découvrir si un email est plus "écologique" qu'un ticket papier, rappelons que l'envoi d'une facture directement dans votre boîte de réception peut relever d'une technique d'influence. Le livre de Robert Cialdini, "Influence et manipulation", qui est extrêmement connu (c'est un peu le livre de chevet de tout bon vendeur), explique très bien ce phénomène.

Il s'agit ici de la technique de l'engagement. C'est un peu la tactique du "pied dans la porte". L'auteur prend l'exemple d'une association de lutte contre une maladie. Comment obtenir plus de volontaires pour participer activement à des actions? Dans l'exemple, les bénévoles ont fait une première tournée de porte à porte pour poser une simple question aux habitants: que répondriez-vous si on vous demandait de consacrer 3h pour participer à un événement? "Peu enclins à passer pour des égoïstes, ils furent nombreux à déclarer qu'ils accepteraient", indique Robert Cialdini. En répondant favorablement, beaucoup d'habitants se sont engagés, même s'il s'agissait d'un engagement minime.

"Cette sournoise manoeuvre s'est traduite par une multiplication par huit du nombre de volontaires lorsque, quelques jours plus tard, un bénévole de l'association les a sollicités" pour vraiment participer à un événément caritatif, relève Robert Cialdini.

"Les stratégies d'engagement sont utilisées contre nous par toutes sortes de professionnels de la persuasion. Toutes ces stratégies ont pour objectif de nous pousser à des actes ou à des déclarations qui nous enferment dans une attitude docilement cohérente. Les procédés visant à créer un engagement prennent diverses formes. Certains sont assez directs, d'autres sont parmi les plus insidieux", explique l'auteur.

Dans notre cas, la marque joue la carte de l'écologie pour vous faire accepter de dévoiler votre adresse email. Cet acte crée un engagement auprès de l'enseigne. Si le message contenant le ticket de caisse vous propose ensuite de recevoir des promotions, ou même d'acheter un produit, vous serez susceptible d'accepter beaucoup plus facilement. Pourquoi? Parce que vous vous êtes déjà engagé. Vous avez dit "oui" une première fois, et il y a donc plus de probabilités pour que vous disiez "oui" une deuxième fois.

Passons maintenant à notre deuxième grande question: un email est-il vraiment "écologique"?


L'impact écologique d'un morceau de papier

Nous avons frappé à plusieurs portes, mais il est très difficile d'évaluer l'impact d'un simple ticket de caisse. Ecoconso nous a tout de même transmis quelques chiffres.

Pour les papiers et cartons, chaque kilo d'emballage évité permet de réduire l'empreinte carbone de 1,34 kg de CO2.

A partir de ce chiffre, nous pourrions extrapoler une vague estimation du CO2 évité en n'imprimant pas un ticket de caisse. C'est très difficile et imprécis, car ça varie selon le type de papier, la taille, etc. Mais on a tenté l'exercice, juste pour se faire une idée.

Si on considère qu'un ticket pèse environ 1,25 gramme (un quart d'une feuille A4 normale), cela représente 1,675 gramme de CO2 évités. Pas grave chose à l'échelle d'un ticket, mais une belle économie lorsqu'on sait qu'environ 1,2 milliards de ticket sont émis chaque année en France (nous n'avons pas obtenu de chiffre pour la Belgique).

A titre d'information, voici les émissions de CO2 évitées pour tous les types d'emballages:

  • Papiers/cartons : empreinte carbone de 1,34 kg CO2 éq. évité/kg d’emballages évité
  • Cartons à boisson : empreinte carbone de 3 kg CO2 éq. évité/kg d’emballages évité
  • Verre : empreinte carbone de 0,5 kg CO2 éq. évité/kg d’emballages évité
  • Plastiques : empreinte carbone de 2,5 kg CO2 éq. évité/kg d’emballages évité
  • Métaux : empreinte carbone de 3,5 kg CO2 éq. évité/kg d’emballages évité
  • Autres : empreinte carbone de 3,4 kg CO2 éq. évité/kg d’emballages évité

Source: RAPPORT SUR LES INCIDENCES ENVIRONNEMENTALES DU PROJET DE PROGRAMME RÉGIONAL DE PRÉVENTION DES DÉCHETS (Service Public de Wallonie)


L'impact d'un email

Evaluer les conséquences environnementales d'un ticket de caisse n'était pas facile. Pour un email, c'est tout aussi compliqué. Car évidemment, chaque email est différent. "L’impact de l’envoi d’un mail dépend du poids des pièces jointes, du temps de stockage sur un serveur mais aussi du nombre de destinataires. Multiplier par 10 le nombre des destinataires d’un mail multiplie par 4 son impact", indique l'Agence française de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME).


Source: guide "La face cachée du numérique" de l'ADEME publié en novembre 2018.

Voici malgré tout quelques chiffres que nous avons pu glaner.

Selon le livre How Bad Are Bananas?: The Carbon Footprint of Everything, qui répertorie "l'empreinte carbone de tout", un email moyen représente 4 grammes de CO2.

Une étude réalisée en 2011 en France par l'Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) est plus précise: un email avec une pièce jointe de 1 Mo, c'est 19 grammes de CO2.

D'où vient cette pollution? Surtout des équipements liés au fonctionnement des réseaux, et principalement les centres de données. Car les serveurs installés dans ces bâtiments consomment beaucoup d'énergie, pour fonctionner mais aussi pour se refroidir.

L'email n'est donc pas si écologique que ça. "Mais par rapport aux vidéos, c'est très peu. Un ticket par mail doit faire quelques dizaines ou centaines de Ko", réagit Jonas Moerman, de l'ASBL Ecoconso.

Voici ce que dit le rapport "Lean ICT : pour une sobriété numérique", daté d'octobre 2018: "Il faudrait passer 5h à écrire et envoyer des emails sans interruption (soit 100 emails courts et avec une pièce jointe de 1 Mo) pour générer une consommation d'énergie analogue à celle causée par le visionnage d'une vidéo de 10 minutes".

En matière d'email, Jonas Moerman pointe du doigt d'autres "pollueurs". "Les spams, les newsletters, les mails lourds que l'on garde pour rien… ils encombrent la boîte email et il faut les effacer régulièrement", conseille-t-il.


Conclusion

Conclusion de nos recherches? Si vous le pouvez, évitez tout simplement de recevoir un ticket de caisse, que ce soit en version papier ou par email. Si vous devez tenir une comptabilité, notez simplement le prix dans votre smartphone. Ou consultez votre relevé bancaire en ligne. Vous ne pourrez pas vérifier le prix de chaque produit acheté, mais vous ferez un petit geste pour la planète...

Pour aller plus loin et réduire l'impact de votre comportement sur un ordinateur, consultez ces deux guides:

La face cachée du numérique publié en novembre 2018

Eco-responsable au bureau publié en janvier 2019

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