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Lara est révoltée par la réforme de l’accueil de la petite enfance: "On m’annonce que mon diplôme et mon expérience ne valent rien"

Lara est révoltée par la réforme de l’accueil de la petite enfance:
 
 

Une réforme importante touche actuellement les milieux d’accueil de la petite enfance en Fédération Wallonie-Bruxelles. Pas mal de règles changent, notamment concernant les diplômes requis pour être puéricultrice ou directrice de maison d’accueil. Ce qui suscite visiblement de l’inquiétude pour certains travailleurs.

"L'ONE fait profiter ses milieux d'accueil d'une nouvelle réforme qui en réalité ne fait que causer des torts à tout le personnel", déplore Lara (prénom d’emprunt) via notre bouton orange Alertez-nous. 

Révoltée, cette directrice d’une maison d’enfants située dans le Hainaut tient à témoigner de sa situation de manière anonyme. "Sachant que je ne suis pas la seule en Belgique, j’aimerais vous faire part de ce que nous vivons dans le milieu de la petite enfance", explique-t-elle.

Une réforme d’envergure avec 5 changements importants

Plantons d’abord le décor. Il faut savoir que l’Office de la Naissance et de l’Enfant (ONE) est effectivement en train de mettre en place une réforme d’envergure. Approuvée début 2019 par la Fédération Wallonie-Bruxelles, elle est entrée en vigueur début janvier. Une période de transition de 5 ans est prévue pour l’ONE. Cette réforme importante est donc progressive. Son but principal est de construire un cadre plus strict pour les métiers de la petite enfance.

"La réforme du secteur des milieux d’accueil actuellement en cours s’articule autour de deux grands objectifs: offrir aux familles des structures d’accueil à la fois accessibles à tous et de qualité", assure la direction accueil petite enfance de l’ONE. Voici en résumé les 5 changements capitaux:

1. Des structures moins dispersées. Actuellement, il existe une quinzaine de milieux d'accueil subventionnés différents: de la crèche à la maison d'accueil en passant par la gardienne et la halte garderie. A l’issue de cette réforme, il n'en restera que deux: les accueillantes à domicile et les crèches. Les milieux d'accueil collectifs devront compter au moins 14 enfants, puis grandiront par multiple de 7 (21, 28, 35, 42, etc…). D'autres types d'établissement sont prévus pour des accueils spécialisés (par exemple des enfants avec handicap). Par ailleurs, pour ancrer l'accueil de la petite enfance dans le non-marchand, tous les milieux d'accueil privés doivent devenir des asbl.

2. Des subventions revues et corrigées. Les crèches ont des niveaux différents de subventions, selon qu'elles respectent certaines règles comme le statut (asbl), le nombre d'heures par jour (et de jours par an) d'ouverture, la différenciation des tarifs en fonction des revenus des parents. Plus un milieu d’accueil perçoit des subventions importantes sous la forme d’emplois subventionnés, plus les exigences en termes d’accessibilité et de qualité sont importantes.

Les "accueillantes conventionnées", qui avaient un statut social précaire, seront petit à petit engagées en tant que salariées.

3. Des diplômes plus élevés. Les puéricultrices et les directrices de crèche doivent avoir un niveau de formation plus élevé. Pour travailler dans une crèche et encadrer des enfants, il faut un CESS (donc l'équivalent d'une 6e secondaire réussie) en plus de la formation professionnalisante. Et pour être responsable d'une crèche, il faut un baccalauréat en psychologie, sciences sociales ou soins infirmiers. Certains masters sont également acceptés.

4. Simplifier et réduire les démarches administratives. Afin d'éviter de devoir remplir des dizaines de documents, une plateforme numérique va permettre de digitaliser les procédures. Un gain de temps essentiel pour les parents et les milieux d'accueil.

5. Plus de places pour les défavorisés. Les crèches subventionnées devront réserver entre 20 et 50% de leurs places d'accueil à un public en difficulté (monoparentalité, aide à la jeunesse, enfants handicapés, etc.)

Puéricultrice pendant 8 ans et directrice depuis 2 ans

Sur le terrain, certains travailleurs semblent toutefois mécontents et inquiets. C’est le cas de Lara. Depuis 10 ans, elle travaille dans une crèche privée en Wallonie. "Il s’agit d’une asbl. J’ai d’abord travaillé en tant que puéricultrice pendant 8 ans. Ensuite, j’ai réalisé une formation en cours du soir à Bruxelles pour devenir directrice de maison d’enfants. J’ai obtenu mon diplôme il y a environ deux ans. Comme la place se libérait dans ma crèche, on m’a proposé le poste puisque je connaissais déjà bien l’endroit", raconte la jeune femme.

"En tant que crèche privée, nous recevons l’autorisation de l’ONE d’accueillir des enfants mais nous ne recevons pas de subsides", ajoute-t-elle.

"Je n’ai plus le bon diplôme pour exercer ma fonction"

Au mois d’avril, son employeur a initié les démarches pour changer de statut. "Récemment, il m’ a annoncé que je n'aurai bientôt plus ma place en tant que directrice dans l'asbl car je n'ai plus le bon diplôme pour exercer ma fonction actuelle alors que j'ai pratiquement 10 ans d'expérience dans le domaine de la petite enfance", souligne la jeune femme.

Pour le type de subsides désiré par son employeur, Lara doit en effet détenir un diplôme spécifique comme assistante sociale ou infirmière notamment. "J’ai l’impression que mon diplôme que j’ai obtenu à Bruxelles en tant que directrice de maison d’accueil ne vaut rien. Et que mon expérience professionnelle ne vaut rien. Ils préfèrent engager quelqu’un qui sort tout juste de l’école", fulmine-t-elle.

Révoltée par cette situation, Lara a contacté l’ONE pour tenter de trouver une solution. "J’ai écrit au directeur de l'ONE et je n'ai malheureusement pas eu de réponse. Quand on tente de les appeler, nous sommes baladés de service en service", assure-t-elle avec dépit.

L’ONE rejette la responsabilité sur le pouvoir organisateur

Confrontée à ce témoignage, la direction accueil petite enfance de l’ONE souligne qu’il s’agit d’un choix volontaire pris par le pouvoir organisateur de la crèche: "La réforme offre l’opportunité à certaines maisons d’enfants d’être subventionnées au même niveau que les crèches, la condition étant de respecter les mêmes exigences notamment en termes de qualification du personnel. C’est une opportunité qui est offerte et non une obligation. Il s’agit donc du libre choix et de la responsabilité exclusive du pouvoir organisateur de prétendre à ces subventions en respectant les conditions qui y sont liées, ou de continuer à fonctionner dans leur modèle actuel, sans subventions". 

La direction accueil petite enfance ajoute que les diplômes et qualifications reconnus font actuellement l’objet d’une évaluation entre le gouvernement, les différents acteurs concernés (fédérations de milieux d’accueil et syndicats) et l’ONE. "Toutefois, conformément à la réglementation actuellement en vigueur, certains diplômes reconnus pour assurer le poste de direction en maison d’enfants, dont notamment le diplôme de directeur/trice de maison d’enfants, ne le sont pas pour assurer la direction en crèche subventionnée", confirme ce service spécialisé. 

"Ma seule possibilité est de redevenir puéricultrice et de régresser"

Si elle veut rester à son poste, Lara sera donc obligée de reprendre une formation adéquate. "Sans compensation financière, c’est compliqué évidemment. Et il n’y a pas beaucoup d’offres d’emploi pour trouver dans d’autres crèches privées. Ma seule possibilité est donc de redevenir puéricultrice au sein de ma crèche. Mais du coup je régresse au lieu d’avancer", soupire-t-elle.

La jeune femme sera normalement bientôt fixée sur son sort. "Notre dossier pour un changement de statut est en train d’être évalué. On devrait obtenir une réponse en septembre. Je saurai alors si je suis virée ou pas". Son espoir de rester à la tête de sa crèche est toutefois très mince. "Et je ne suis pas la seule dans le cas malheureusement".




 

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