Accueil Actu Belgique Société

Décryptage - De Rocco Siffredi aux films tournés pour les femmes: comment la pornographie influence-t-elle notre sexualité?

Dès les débuts de l'adolescence, la majorité d'entre-nous est en contact avec de la pornographie. Ces images vont influencer notre représentation de la sexualité. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? 

Commençons ce décryptage avec un chiffre ou plutôt une proportion interpellante: "Dès l’âge de 11 ans, plus de 80 % des enfants ont été en contact avec la pornographie". Cette donnée française est partagée par Pascal de Sutter, docteur en psychologie, sexologue et professeur à l’UCLouvain. Pour lui, pas de doute : "ces images vont évidemment influencer notre vision de la sexualité, nos comportements sexuels d’une manière ou d’une autre".

Quelle est l’ampleur de cette influence ? C’est difficile à évaluer. Mais, on peut dire que la pornographie "fait en grande partie l’éducation sexuelle des jeunes d’aujourd’hui".

Alors question : est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Il ne faut pas faire l’erreur de mettre toute la pornographie dans la même catégorie. "C’est un peu comme si on disait, est-ce que le cinéma est bon ou mauvais ? Il y a d’excellents films et d’autres qui sont catastrophiques. Il y a des films qui font du bien et d’autres qui sont extrêmement toxiques. Pour la pornographie, c’est la même chose. C’est tellement vaste", tranche Pascal de Sutter. 

Le spécialiste prend comme exemple: "Les films pornographiques faits par les femmes pour les femmes, avec des scénarios sophistiqués et des comportements très respectueux pour les deux sexes. Et puis, il y a la pornographie ultra violente, trash, qui montre des horreurs qui peuvent être traumatisantes".

La majorité des gens regardent aujourd’hui des films faits par des amateurs

Iv Psalti, docteur en sciences biomédicales et sexologue, abonde dans ce sens : "La majorité des gens regardent aujourd’hui des films faits par des amateurs parce que ça leur parle, parce qu’ils se reconnaissent. Les gens ne se reconnaissent pas, au point de vue physique ou du comportement, dans les films de l’industrie pornographique. Les films faits par des femmes, pour les femmes, ne posent aucun problème, les films où il n’y a pas une saturation de gros plans, où on ne voit pas que le sexe. Il y a même des regards et parfois des gens qui se disent : je t’aime". Des films avec un côté naturel, réel, en somme face à des films porno qui montrent souvent une vision irréaliste du corps et des performances des femmes et des hommes. A ce propos, Iv Psalti pointe Rocco Siffredi, la star italienne du porno : "A un moment donné de sa vie, quand il produisait ses films, il prenait la femme, il la tenait par les cheveux, il les mettait dans la toilette et il tirait la chasse d’eau. Evidemment, je ne crois pas que ça excitait beaucoup de personnes de pouvoir faire ça. Par la suite, il a compris, je pense, l’erreur qu’il a faite et il a fait marche arrière". Normalement, "les adultes qui regardent ça savent faire la part des choses et ils remarquent quand c’est complètement ‘fake’, faux et que cela n’a rien à voir avec une relation de couple. Et ils n’auront pas envie de regarder"

5 % des hommes sont 'addict' à la pornographie

Pour Iv Psalti, il faut également voir à qui on propose ce contenu : "Tout le monde n’aime pas la sexualité". C’est pourquoi, ils séparent "les ‘sexophobes’, ceux qui n’aiment pas trop le sexe, ils n’apprécieront pas ce genre de films, des ‘sexophiles’ ou amateurs de sexe qui vont y voir un côté ludique, aux ‘intermittents du sexe’ pour qui c’est un jour oui, un jour non"

Très recherchée et regardée, la pornographie peut avoir une influence directe sur les pratiques sexuelles : "quand des jeunes voient de manière répétitive des comportements, qui semblent habituels, ils ont tendance à les intégrer comme des comportements habituels. Par exemple, le fait qu’on voit très peu de préliminaires, beaucoup de femmes au service du plaisir de l’homme, cela va avoir une influence majeure. De nombreux jeunes hommes ne savent pas comment prodiguer du plaisir à leur partenaire", regrette Pascal de Sutter. 

Le choix des films est donc primordial, car beaucoup de productions véhiculent encore des clichés sexistes et des représentations de domination. Pour Pascal de Sutter, "il y en a même parfois plus qu’avant. Et on peut se demander pourquoi il y a une inflation de comportements où on voit des femmes qui sont humiliées, qui reçoivent des gifles, alors qu’autrefois, c’était l’exception, des films très particuliers. On le remarque en voyant sur les sites porno, les films les plus regardés", précise Pascal de Sutter qui met en avant une piste de lecture : "mon hypothèse, en tant que psychologue et sexologue, c’est que comme dans la société, il y a un espèce de rééquilibrage entre l’homme et la femme et qu’effectivement, il y a des hommes un peu perdus dans leur identité masculine, et bien peut-être qu’ils vont trouver une forme de compensation en voyant des images à caractère sexuel où il y a des jeux de domination qui se produisent".

Le docteur en psychologie pointe également le fait que les femmes ne regardent pas tellement les films pornographiques, "sans faire de généralité, parce que chaque femme est différente". Mais, "il y a quand même une tendance qui fait que les femmes sont plus sensibles à la lecture qu’aux images. Un bel exemple, c’est le succès mondial de "Cinquante Nuances de Grey", parce que les femmes préfèrent la lecture où elles peuvent laisser libre court à leur imagination, que recevoir des images visuelles". Forcément, les consommateurs seront plus souvent des hommes, car ils sont davantage stimulés par le visuel, même si chaque personne est différente. 

Voir des films adaptés au plaisir masculin et féminin, cela peut être intéressant

La pornographie peut également devenir une obsession, une addiction. "La stimulation sexuelle fait partie des substances les plus addictives. Certains chercheurs estiment que les substances neurochimiques stimulées dans le cerveau lors du visionnement de porno est comparable à la prise d’héroïne. C’est extrêmement addictif et pour certains hommes, cela devient une addiction. On considère qu’à peu près 5 % des hommes sont vraiment ‘addict’ à la pornographie", précise Pascal de Sutter. D’autant plus que c’est facile d’accès. "A une certaine époque, il fallait louer des cassettes, aller les chercher, les rapporter, c’était beaucoup d’argent. Donc, certains hommes n’en regardaient jamais ou un petit peu à l’adolescence. Aujourd’hui, avec n’importe quelle connexion internet, on a accès en quelques clics, gratuitement, à une infinité de contenus", rappelle-t-il.

Dans certains cas, par exemple, "pour réveiller des envies sexuelles, l’utilisation de la pornographie peut être utile", avance Pascal de Sutter qui conseille, particulièrement aux jeunes, "de s’intéresser aux films conçus par les femmes pour les femmes. Cela montre quand même une sexualité assez différente de la tendance générale qu’on peut observer dans la pornographie classique. C’est très riche et cela donne d’autres images et cela permet aux jeunes hommes de mieux comprendre comment fonctionne la sexualité féminine"

Sinon, il y a un risque de cercle vicieux, "les hommes voient ce qui excite les hommes. C’est comme ça que ça fonctionne. C’est une industrie dont le but est de faire de l’argent. On va leur montrer ce qui pour eux est le plus excitant, mais ce n’est pas spécialement ce qui est le plus fonctionnel, ce qui donne le plus de plaisir, les meilleures érections, et pas spécialement non plus ce qui permet d’avoir le plus de satisfaction avec sa partenaire", souligne Pascal de Sutter.

"Voir des films pornographiques adaptés au plaisir masculin et féminin, cela peut être intéressant, par exemple pour des couples un peu ‘endormis’", estiment les deux spécialistes interrogés. "Pour découvrir autre chose, avoir de l’inspiration, parfois restimuler des couples qui vivent des difficultés, cela peut être un outil clinique", ajoute Pascal de Sutter.

Le documentaire "ROCCO" s'adresse à un public averti (-16)  et est disponible exclusivement sur RTL play.
 


 

À lire aussi

Sélectionné pour vous