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A sa naissance, Eugène est déclaré "fille" au lieu de "garçon" à Gosselies: "A cause de ça, j'ai loupé mon service militaire et j'ai failli ne jamais me marier"

A 58 ans, un Hennuyer d'origine italienne a enfin pu faire corriger son acte de naissance. Depuis toujours, il y était mentionné comme "fille". Une erreur administrative qui lui a valu des problèmes, tout au long de sa vie, comme lorsqu'il devait recevoir son diplôme, effectuer son service militaire ou lorsqu'il a souhaité se marier.

"Vous êtes bien de sexe masculin". Cette petite phrase, mentionnée dans un document officiel de la Ville de Charleroi, Eugène l'a attendue longtemps. Très longtemps. "Ça fait 58 ans que mon acte de naissance me mentionnait comme "fille", alors que je suis un homme", raconte-t-il après nous avoir joints via notre bouton orange Alertez-nous. Comment cette erreur s'est glissée dans l'acte de naissance? Et pourquoi n'a-t-elle été corrigée que près de soixante ans plus tard? Retour sur une histoire administrative rocambolesque.




Sur les papiers, Eugenio devient d'abord Eugène, par surprise

Pour comprendre l'histoire d'Eugène, il faut revenir au tout début: le jour de sa naissance, en 1958, dans le Hainaut. Ses parents sont des Italiens ayant immigré en Belgique pour y travailler dans les mines de charbon. Et en réalité, Eugène aurait dû s'appeler Eugenio. Mais la sage-femme en aurait décidé autrement. "D'après mon père, la sage-femme qui a effectué l'accouchement était une femme assez dure, relate-t-il. Quand ma mère lui a dit qu'elle voulait prénommer son fils Eugenio, elle s'est fâchée et a dit "Vous n'allez pas l'appelez comme ça!". A l'époque, l'hôpital transmettait les informations à la commune et ensuite, le père devait s'y rendre. "Au guichet, mon père, qui ne parlait pas bien français, a constaté qu'il était écrit 'Eugène' sur mon acte de naissance".

Sur son diplôme, le prénom Eugène se transforme en Eugénie

Les parents n'ont pas rouspété et le garçon conserve son prénom francisé. Sur sa carte d'identité ainsi que sur tous ses documents officiels, Eugène est de sexe masculin. Mais un premier problème arrive à l'adolescence. "Quand je suis sorti de la 4e qualification, en secondaires, j'ai voulu avoir mon diplôme, se souvient-il. Mais l'école a d'abord refusé de me livrer mon certificat car il y avait un problème administratif". En effet, Eugène est répertorié, dans son école sous le prénom féminin "Eugénie". La différence de prénoms engendre une incohérence qui empêche l'école de délivrer le certificat à Eugène. Comment expliquer cette féminisation? Pour comprendre, les parents d'Eugène sont allés se renseigner auprès de la commission qui décernait les certificats d'homologation. Là, les employés ont consulté l'acte de naissance d'Eugène. Et surprise: le document répertorie Eugène comme étant une "fille". Heureusement, la directrice de l'école a aidé la famille. "Elle a fait toutes les démarches administratives nécessaires et j'ai pu avoir mon diplôme. Je l'ai reçu beaucoup plus tard que les autres et j'avais un mot de la directrice qui disait que j'étais bien un homme".

Si le prénom d'Eugène a été féminisé, c'est donc peut-être parce que quelqu'un a pensé qu'il fallait corriger ce prénom masculin attribué à une petite fille. Or, le problème était inverse (et il ne faisait que commencer).

A cause de cette histoire, Eugène loupe son service militaire

Vers 17, 18 ans, Eugène part vivre quelques temps en Italie avec son père. A l'époque, le service militaire était obligatoire pour les garçons. Problème: Eugène n'est pas appelé par l'Etat afin de le prester. La famille s'en étonne. "Mon père est donc allé à la commune pour se renseigner, raconte Eugène. Et là, il constate que je suis répertorié en tant que "fille". Il s'est énervé et a demandé de me déculotter devant les employés à la commune, afin qu'ils constatent d'eux-mêmes que j'étais de sexe masculin et qu'on n'en parle plus. Ça a fait un scandale, mais voilà! Moi-même j'étais prêt à le faire! Un employé a demandé à mon père de se calmer, mais il a insisté, en disant qu'il se constituait comme témoin". Finalement, la commune accepte de changer le statut d'Eugène dans les dossiers, et ce, sans en avertir les autorités belges. "Ils ont pris 2 témoins, des employés de bureau, qui nous ont cru sur parole. Je n'ai pas dû me déculotter. Mais vous savez, c'était un petit village italien dans lequel tout le monde se connaissait. Ils connaissaient la famille de mon père, et ils savaient bien que j'étais un jeune homme".

Et le service militaire? "Ma classe était partie, déplore Eugène. Je ne pouvais plus les rejoindre. Cela m'a beaucoup peiné car je voulais vraiment faire mon service militaire. Mes frères, eux, l'ont fait".

Autre couac: il a failli ne pas se marier!

Malheureusement pour lui, Eugène n'était pas au bout de ses peines. Vers 20 ans, il rentre en Belgique et trois ans plus tard, il demande la main de sa compagne de l'époque. Mais là encore, le problème administratif vient compliquer son projet de vie. "Pour me marier, ça a été un calvaire, se souvient-il. A l'époque, on allait chercher son acte de naissance à l'hôpital, et quand je m'y suis rendu, ils ont refusé de me le donner car le papier indiquait que j'étais une "fille". Finalement, avec l'aide de deux personnes "témoin" et sans ausculter Eugène, l'hôpital accepte de rédiger un papier disant qu'il est un homme, mais l'acte de naissance, lui, reste inchangé. "Nous avions évidemment préparé les dates du mariage, etc. Il y a eu une course contre la montre pour obtenir ce papier et arriver à temps à la commune pour la cérémonie. Maintenant, je trouve ça aberrant".

Pourquoi ne pas avoir fait corriger son acte de naissance?

Problèmes pour avoir son diplôme, pour faire son service militaire, pour se marier,... toutes ces mésaventures, ont la même origine: une erreur sur l'acte de naissance. Alors pourquoi ne pas l'avoir fait corriger? "J'avais posé la question bien entendu, mais on m'a dit qu'un acte de naissance, ça ne se corrigeait pas, se souvient Eugène. J'ai été mal renseigné".

"Ca alors, c'est incroyable, déplore Bénédicte Malacort, responsable du centre des actes et jugements de l'Etat civil de  Marcinelle. Bien sûr que l'on peut changer un acte de naissance. Dommage qu'il ait vécu cela. La seule solution était de demander à un médecin d'attester que monsieur était de sexe masculin, dès qu'on a cette confirmation, on apporte une correction dans l'acte de naissance". Quoiqu'il en soi, Eugène poursuit sa vie. Il devient père de trois enfants, puis divorce de son épouse. Sa compagne actuelle lui donnera un quatrième enfant, aujourd'hui âgé de 9 ans.

Soudainement, la commune lui écrit: "Ca m'a énervé"

L'histoire n'est pas finie. Le 30 mai dernier, un événement allait tout changer. A sa grande surprise, Eugène reçoit une lettre de l'administration communale carolo. Le document stipule qu'afin "de pouvoir procéder à la correction" de son acte de naissance, l'administration aurait besoin "d'un certificat médical récent" attestant qu'Eugène est bien "de sexe masculin". La réception de cette lettre aurait pu être vécue comme un soulagement, mais au contraire, elle a énervé Eugène. "Franchement, j'étais fâché, confie-t-il. C'est ma mère qui a reçu la lettre, elle rigolait et m'a dit "Après 58 ans, tu vas enfin devenir un garçon mon fils!". Ça m'énervait que cette histoire qui n'en finissait pas, me revienne après 58 ans". Mais le quinquagénaire a plus d'un tour dans son sac. "Après, je me suis calmé et j'ai pris ça avec le sourire".



La clé de la solution était une employée attentive, prénommée Rose-Marie

Mais comment expliquer l'envoi de cette lettre? Pourquoi la commune a pris cette initiative ? L'explication, la voici: lorsque l'un des fils d'Eugenio s'est marié en juin dernier, il a dû fournir l'acte de naissance de ses parents. Lorsque l'employée communale a donné le papier au jeune homme, elle s'est rendu compte que sur l'acte de naissance du père, figurait la mention "fille". Cette dame, que nous avons pu joindre par téléphone, a donc pris l'initiative de faire une correction. "C'est tout à fait normal, dit Rose-Marie Van Bellinghen, responsable du service Population - Archives - Courrier à Marchiennes-au-Pont. Notre métier est d'être au service des citoyens. Vous savez, ça arrive de temps en temps des erreurs sur des actes administratifs, l'erreur est humaine. Mais il est vrai qu'un cas comme celui-là est plutôt rare".

Le médecin censé "examiner" Eugène, a d'abord refusé

Eugène choisit d'entamer les démarches recommandées par la commune et prend contact avec son médecin. "Je suis allé voir mon médecin de famille, mais il était en congé", dit-il. Eugène se rend donc chez un confrère de celui-ci, qui se montre d'abord réticent. "Lorsque je lui ai expliqué ma demande et soumis le document de la commune, il a été surpris, raconte-t-il. Il a tenté de joindre la commune, mais personne ne répondait. Puis, il m'a d'abord dit qu'il ne pouvait pas faire cela et que cela demandait un test sanguin pour vérifier le taux d'hormones". Après réflexion, le médecin accepte de rédiger le certificat d'Eugène en le croyant sur parole et sans l'ausculter. "J'étais là avec mon fils et le médecin m'a dit: 'Je vois très bien que vous êtes de sexe masculin et je suppose que l'enfant à coté de vous est votre fils'".

"Je vais peut-être encadrer cet acte de naissance corrigé"

Après 58 ans, l'acte de naissance d'Eugène a donc été officiellement corrigé. Bien que le problème administratif lui ait coûté son service militaire, ce père de famille hennuyer prend cette histoire avec le sourire. "On va peut-être ouvrir une bouteille de champagne pour l'occasion, plaisante-t-il. Je pense même que je vais encadrer ce document corrigé au mur! Franchement, je me sens beaucoup mieux".