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Le tentaculaire "DAU" s'empare de Paris

Russie

En 1909, les Parisiens découvraient avec stupeur les Ballets russes qui allaient révolutionner l'art au 20e siècle. Plus d'un siècle plus tard, la capitale accueille "DAU", projet titanesque d'un réalisateur russe qui prétend mener un changement similaire.

Le projet fou et mystérieux sur lequel Ilya Khrzhanovsky travaille depuis 12 ans va enfin se matérialiser du 24 janvier au 17 février, au théâtre du Châtelet, au théâtre de la Ville et au Centre Pompidou.

C'est essentiellement un film, ou plutôt des films qui vont déborder un peu du grand écran pour devenir une expérience qui se veut inédite (et interdite aux moins de 18 ans).

Après avoir demandé des "visas" (6 heures, 24 heures ou accès illimité), payé 35 à 150 euros et troqué son portable contre un "DAU phone" qui servira de guide, le public est invité à un "voyage" dans la Russie de 1938 à 1968 en parcourant des salles au décor soviétique --bustes de Marx, portraits de Lénine, meubles authentiques à l'appui.

Il choisit ensuite de voir certains des 14 long-métrages dans des salles ou des cabines installées à travers les théâtres. Isabelle Huppert, Fanny Ardant ou Gérard Depardieu ont prêté leur voix à la traduction en français.

Impossible de voir l'ensemble des 700 heures de rushs, surtout si, en plus, on veut également assister à un concert surprise du chef d'orchestre superstar Teodor Currentzis ou de Massive Attack, à la dernière performance de Marina Abramovic ou de Romeo Castellucci ou encore à l'ultime création de Brian Eno.

- "Projet clé" ?

Après le film, le visiteur peut décider de discuter avec un psychologue, un (vrai) chaman venu de Sibérie, participer à une conférence ou à une expérimentation scientifique.

Ciné-réalité? Immersion pluridisciplinaire? "Il manque un mot pour expliquer +DAU+, on ne l'a pas encore trouvé", sourit Martine d'Anglejan-Chatillon, productrice exécutive.

"Mais j'ai l'intuition que c'est un projet clé qui va changer la manière dont le public va vivre une expérience artistique", précise-t-elle. "Aller voir un film suffira plus".

La presse a accueilli le projet avec un mélange de fascination et de circonspection, certains évoquant des conditions ultra-exigeantes du casting, des participants traumatisés, des remarques sexistes du réalisateur, qualifié de magnétique par ses admirateurs, de gourou par ses détracteurs.

Le coût -- "plusieurs dizaines de millions d'euros"-- a été couvert quasi-totalement par Serguei Adoniev, l'un des pionniers de la 4G en Russie.

"DAU", c'est une contraction du nom du Prix Nobel de physique et scientifique soviétique Lev Landau (1908-1968) sur qui Khrzhanovsky voulait faire un biopic.

Mais son imagination débridée le poussa à faire construire un site scientifique "soviétique" à Kharkiv en Ukraine. Pendant près de trois ans, après avoir quitté leur quotidien, plus de 400 personnes y ont "vécu", avec une caméra qui les filmait par intermittence.

- "Ce n'est pas Big Brother" -

De vrais cuisiniers, mendiants, scientifiques et même criminels "jouaient" leur propre vie, sans aucun script, mais comme "citoyens soviétiques" (avec nourriture et vêtements d'époque).

Ce n'est plus un film dans un film, mais une vie dans la vie.

"On ne peut même pas dire qu'ils jouaient; il faut repenser ce terme", affirme à l'AFP Ruth Mckenzie, directrice artistique du Châtelet.

"Ils se sont aimés, se sont détestés, il y a eu 16 bébés nés", ajoute-t-elle. "Ils savent qu'une équipe les filme, ce n'est pas +Big Brother+".

Le film visionné par l'AFP, axé sur le personnage de Lev Landau (incarné par Teodor Currentzis, l'une des rares personnes à ne pas jouer son propre rôle), ne montre aucune violence.

Dans d'autres films, la presse a évoqué des scènes sexuelles à la limite du supportable, mais les défenseurs du projet réfutent l'idée d'une quelconque coercition.

"Quelqu'un m'a dit +dans ce film, quelqu'un se fait violer+. Comment le sait-il? Ces gens étaient libres. Ils ont choisi de faire ce qu'ils voulaient et pouvaient dire +stop+ à n'importe quel moment", précise Mme Mckenzie.

Et d'ajouter: "comparé à du Tarantino, ce n'est pas violent" et "personne ne viole la loi".

"DAU" pourrait rappeler le mouvement cinématographique Dogme95 lancé par Lars von Trier ou le style de Mike Leigh, qui a beaucoup travaillé sur des techniques d'improvisation. "Mais +DAU+ va beaucoup plus loin", selon Mckenzie.

Le réalisateur "a voulu dépayser les gens, créer un décalage entre le soi qu'on connaît et un autre soi qu'on pourrait être", selon Mme D'Anglejan-Chatillon.

L'expérience, qui voyagera à Londres, aurait dû démarrer à Berlin mais la presse s'était émue de l'autre idée folle qu'avait eue le réalisateur: reconstruire le mur de Berlin.

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