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Cuba craint de revenir aux heures sombres de la "Période spéciale"

La Havane s'est réveillée jeudi avec de longues files d'attente aux arrêts de bus et aux stations-service, au lendemain de l'annonce officielle de pénuries de carburant et de mesures d'économies qui rappellent aux Cubains les heures sombres de la "Période spéciale", la crise économique des années 90.

"Si je suis inquiète ? Je suis terrifiée !", s'exclame Katia Morfa, 36 ans, qui s'est levée à l'aube pour emmener Lucia, sa fille de sept ans, à l'école située à deux kilomètres de chez elle.

"Quand on annonce des mesures de ce genre, à nous les Cubains ça nous donne des frissons de la tête aux pieds, car c'est inévitable de penser aux jours sombres et très tristes de la Période spéciale", ajoute cette mère qui a étudié la communication sociale mais travaille en tant que serveuse dans une cafeteria privée, un emploi plus lucratif.

La "Période spéciale" désigne la grave crise économique traversée par Cuba dans les années 1990, après la chute de l'URSS, alors son principal soutien financier.

Son évocation reste traumatisante pour une grande partie de la population : le pays avait souffert de pénuries de carburant et d'aliments, ce qui avait entraîné l'apparition de maladies incurables comme la polynévrite, causée par la malnutrition, et l'exode de 45.000 habitants en 1994.

Mercredi soir, le président Miguel Diaz-Canel a assuré que "la situation actuelle" était "conjoncturelle et simplement énergétique". Surtout, il a martelé : "Nous ne sommes pas en Période spéciale".

- Déjà-vu -

Son ton se voulant rassurant n'a manifestement pas suffi, car dès la fin de son intervention télévisée, de nombreuses personnes se sont précipitées vers les stations-service pour faire le plein, alarmées par l'annonce de l'absence jusqu'à samedi d'approvisionnement en carburant de leur pays.

Pour La Havane, le coupable de cette crise est Washington, qui renforce son embargo, en vigueur depuis 1962, afin de forcer Cuba à renoncer à son soutien au gouvernement de Nicolas Maduro, notamment en sanctionnant les bateaux transportant vers l'île du pétrole du Venezuela, son principal fournisseur d'"or noir".

Le président a promis un retour à "une situation relativement normale" en octobre et souligné que le pays était "plus fort" qu'au moment de la "Période spéciale" car il a diversifié son économie, avec désormais l'Union européenne pour principal partenaire commercial.

"Pourvu qu'il ait raison, que ce soit conjoncturel, car il fait du mieux qu'il peut", concède Vicenta Crespo, 63 ans, qui tient un stand de vente de café et de cigares dans la vieille ville de La Havane. "Mais il y a beaucoup de choses qui ne dépendent pas de son bon vouloir", fait-elle remarquer.

Plus pessimiste, Katia Morfa a une impression de déjà-vu : "Ce qu'on voit, c'est qu'on prend le même chemin qui nous a menés à l'autre crise", celle des années 1990. Sa voix se brise quand elle évoque cette épreuve qu'elle a traversée à l'âge qu'a aujourd'hui sa fille.

"Des coupures d'électricité qui duraient des heures, une mauvaise alimentation, le manque de tout, les maladies... je ne veux pas que Lucia vive ça".

- "Vraiment vulnérables" -

Pour Enrique, un étudiant en langues de 22 ans, il fallait s'attendre à de telles annonces car "nous savons les difficultés du Venezuela", essentiel à Cuba qui doit importer 60% du carburant qu'il consomme.

Mais cela montre que "nous sommes vraiment vulnérables, un pétrolier n'arrive pas à venir et le pays s'en ressent", ajoute le jeune homme, qui ne veut pas donner son nom de famille.

L'idée selon laquelle Cuba replonge dans sa période maudite des années 90 inquiète aussi José Marti, un balayeur de 69 ans, mais même si "on est mal barré", les Cubains vont "tenir", promet-il.

"Même si je dois aller au travail à pied, moi je mourrai pour cette révolution", clame cet homme, dont le nom est aussi celui du héros de l'indépendance cubaine.

Vicenta Crespo veut également se battre, mais elle se dit que son pays a bien changé : "Dans les années 90, il y avait beaucoup de solidarité, mais aujourd'hui Cuba est différent, il y a beaucoup de paresse, de manque de solidarité. Le Cuba d'aujourd'hui est terriblement égoïste".

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