Derrière la réforme du rail, une bataille de communication

Réforme "inéluctable" pour les uns, "idéologique" pour les autres: gouvernement et syndicats de cheminots se livrent un combat sans répit pour conquérir une opinion publique qui, si elle penche actuellement du côté de l'exécutif, pourrait basculer en cas de grève dure.

La "bataille du rail" est devenue une guerre des mots où chaque camp déroule sa partition, invariablement, des plateaux télé jusqu'aux studios de radio, en passant par les réseaux sociaux.

Sur le fond, Édouard Philippe a donné le "la" de la musique gouvernementale en présentant, fin février, les grandes lignes d'une réforme "que tous les Français savent nécessaire" au vu de la situation "alarmante" de la SNCF.

Pour la défendre, le Premier ministre a remis le bleu de chauffe mardi matin, sur RMC et BFMTV, et doit consacrer son Facebook Live en soirée sur le sujet avec la ministre des Transports, Élisabeth Borne.

Le but est de "conserver le soutien" de l'opinion publique, résume auprès de l'AFP une source gouvernementale. "La première chose à faire c'est de beaucoup communiquer et de montrer qu'on ne varie pas du cap fixé".

"Tous les Français savent que la qualité du service ferroviaire se dégrade", a insisté M. Philippe.

Sur la forme, le Premier ministre a de nouveau nié toute "logique de bras de fer" et mis en avant la "concertation" lancée avec les syndicats.

Un discours bien rodé qui se fonde sur le mécontentement de certains usagers de la SNCF, agacés par les retards et les pannes à répétition.

"Le rapport de force est plutôt favorable au gouvernement" car celui-ci s'appuie sur "le sentiment que le service public ferroviaire ne fonctionne plus assez bien", développe Bruno Jeanbart de l'institut de sondages OpinionWay.

L'exécutif insiste sur "l'idée d'une réforme inéluctable de la SNCF, avec la mise en exergue de sa dette et, à un degré moindre, du statut de +privilégiés+ des cheminots", analyse Frédéric Dabi, directeur adjoint de l'Ifop.

- Clash ou négociation -

En face, les syndicats de cheminots tentent de faire dérailler la communication gouvernementale en retournant ses arguments et son vocabulaire.

L'État est responsable de la dette, pas le statut, qui est une contrepartie légitime aux salaires bas, à la pénibilité du travail et aux horaires décalés, répliquent-ils.

Le gouvernement porte une réforme "idéologique" avec pour alibi un simulacre de concertation, "à peine des auditions", s'est moqué Laurent Brun (CGT-Cheminots) dans L'Humanité. "Plus la ministre (des Transports) passe à la télé, plus elle annonce des réunions", a ironisé Philippe Martinez de la CGT.

"Ils avaient affirmé la même chose sur le droit du travail. On ne peut que constater que ce n'est pas vrai", rétorque-t-on à Matignon.

Si le gouvernement part avec un léger avantage dans cette bataille de l'opinion, il n'est pas certain qu'il le conserve indéfiniment, préviennent les politologues interrogés par l'AFP.

La grève en pointillés qui se profile d'avril à juin pourrait faire bouger les lignes.

"Si le pays est paralysé, il faut voir comment le corps social réagit", car la fermeté affichée par le gouvernement peut se retourner contre lui, explique Frédéric Dabi.

L'opinion publique "peut se focaliser sur l'aspect négatif de la grève, mais ce ne sera pas forcément contre les cheminots", abonde Bruno Jeanbart. Une grève longue peut "renforcer le sentiment que le gouvernement va au clash sans chercher de négociation", dit-il.

Selon lui, "tout va se jouer d'ici le mois d'avril", en fonction de "qui va être perçu comme responsable" du conflit.

Par rapport aux grèves de 1995, l'exécutif peut compter sur les règles du service minimum appliquées depuis. Sur ce point "on se prépare", dit un conseiller. "L'État est aussi responsable d'anticiper les choses auxquelles il va être confronté".

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