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"Depuis la réouverture, c’est l’enfer": Caroline, une travailleuse belge en Angleterre, révèle la situation dramatique de l’horeca outre-Manche

 
 

Les pubs, restos et hôtels manquent cruellement de personnel en Grande-Bretagne, selon Caroline, une Belge installée depuis 16 ans en Angleterre. La faute au Covid et au Brexit ?

"L’hôtellerie en Angleterre se casse la figure", s’alarme Caroline, une Belge âgée de 34 ans, via notre bouton orange Alertez-nous. Après de nombreuses années à travailler dans ce secteur, cette expatriée s’inquiète de la situation "catastrophique" de l’horeca dans son pays d’adoption.

Son parcours en Angleterre commence il y a déjà 16 ans. Après avoir terminé ses études à l’école hôtelière de Namur, cette jeune femme souriante et enthousiaste s’envole vers Londres. Quand elle débarque sur l’île, elle n’a que 18 ans.

J’ai aimé le confinement car c’est la grosse pause que je n’ai jamais eue

"Je travaille dans un hôtel, j’adore mon métier"

Caroline travaille dans plusieurs hôtels anglais. Des expériences qui sont globalement positives. Aujourd’hui, elle habite dans le centre du pays, dans la région des Cotswolds. "C’est à environ 2 heures de route de Londres, c’est une région magnifique. Je travaille dans un hôtel de 35 chambres. J’adore mon métier", explique la jeune femme pétillante, qui exerce la fonction de manager du restaurant.

Habituée aux horaires contraignants de l’horeca, elle vit plutôt bien la fermeture du secteur en raison de la pandémie de coronavirus. "J’ai aimé le confinement car c’est la grosse pause que je n’ai jamais eue puisque je travaille depuis l’âge de 15 ans", confie la jeune femme.

Une aide de l’Etat pendant le confinement

Au niveau financier, l’aide octroyée par l’Etat lui permet de compenser la perte de son salaire. "On a reçu 80% de notre salaire, payé par le gouvernement. Pendant qu’on recevait cette aide, on ne pouvait pas travailler. Ce que j’ai respecté, comme tout le monde", explique Caroline.

En Grande-Bretagne, les employés ont en effet perçu 80% du salaire de référence brut au titre des heures chômées pendant toute la durée du dispositif. En 2020, cette indemnisation de 80% a été octroyée de mars à août, puis est passée à 70% en septembre, 60% en octobre et de nouveau 80% à partir de novembre.

"Le dernier confinement, on a fermé l’hôtel le jour de Noël et après on a encore reçu les 80% du gouvernement", précise la manager de 34 ans.

"Depuis la réouverture en mai, c’est l’enfer"

Après plusieurs mois de lockdown marqué par l’apparition du variant britannique, des assouplissements sont décidés au printemps. Les terrasses rouvrent mi-avril outre-Manche et les clients sont de nouveau accueillis à l’intérieur des établissements horeca le 17 mai.

Si Caroline se réjouit de cette réouverture, elle dresse rapidement un constat inquiétant. "Depuis que nous avons rouvert, j’ai des journées d’enfer car il y a une grosse pénurie de personnel partout en Angleterre", déplore la trentenaire qui vient d’être promu assistante de direction.  

Au restaurant, on est plus qu’une poignée de gens au lieu de quinze personnes en temps normal

"Notre chef barman s’est retrouvé tout seul"

Selon elle, une grande majorité des hôtels et des restaurants cherchent des travailleurs pour le moment. "Dans le village où je bosse, sur toutes les fenêtres des restaurants et des pubs, il y a une affiche disant qu’ils recherchent du personnel. Il y a des restaurants que je connais très bien qui n’ont même pas rouvert depuis le mois de mai. Franchement, je n’ai jamais vu ça", confie-t-elle.

Dans son hôtel, la situation est également compliquée au niveau du staff. "Quand on a rouvert, tous les jours, j’avais une démission. A tel point que notre chef barman s’est retrouvé tout seul. Et les femmes de ménage ne sont plus que trois alors que normalement elles doivent être minimum six. Au restaurant, on est plus qu’une poignée de gens au lieu de quinze personnes en temps normal", souffle Caroline.  

Réorientation, salaire minimum et masque

Plusieurs facteurs expliquent cette situation. Tout d’abord, comme en Belgique, la pause obligatoire pendant le confinement favorise des envies de changement de carrière. D’autant plus dans le secteur de l’horeca qui impose des conditions de travail pas évidentes. "Les gens qui travaillent dans l’hôtellerie se sont arrêtés durant un an. Alors, ils se sont peut-être dit : "En fait, je peux faire un autre boulot, donc cela ne sert à rien de retourner travailler"", pense la manager.

Peu de gens veulent travailler des heures de fou pour ce salaire-là 

Selon elle, le salaire peu attrayant est également un frein à l’embauche. "Les serveurs sont payés au salaire minimum, donc c’est 8,9 pounds de l’heure. Et ça il n’y a pas beaucoup de gens qui veulent travailler des heures de fou, le weekend et le soir, pour ce salaire-là", déplore la jeune femme.

Au Royaume-Uni, à partir de 23 ans, le salaire minimum brut est effectivement de 8,91 pounds par heure, soit environ 10,4 euros par heure.  

Le port du masque est aussi une contrainte non-négligeable. "C’est une catastrophe. Je travaille 12 heures par jour et quand il y a du soleil, porter le masque c’est horrible. Quand je dois courir entre la cuisine et la terrasse, j’ai l’impression d’avoir un four sur le visage".

Ils ont eu la compensation et ils ne sont pas revenus

Gros souci : le départ des expatriés européens

Et puis, il y a surtout le départ des expatriés européens. "Pendant la crise sanitaire, il y a énormément d’Européens qui sont retournés dans leur pays et qui n’ont rien dit à leur employeur. Du coup, une semaine avant la réouverture de l’hôtel, ils nous ont dit : "On reste chez nous, on ne revient pas". Ils ont eu la compensation et ils ne sont pas revenus", confie la trentenaire.

Avant même le Brexit, l’horeca britannique manque de bras. Et le divorce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne empire la situation. Depuis le 1er janvier, la libre circulation des personnes entre le continent et l’île est terminée.

Un visa obligatoire depuis le Brexit 

Et les continentaux sont confrontés au durcissement des règles migratoires britanniques. D’après le journal Le Monde, au premier trimestre, près de 3.300 citoyens européens sont refoulés par Londres et une trentaine sont placés en zone de rétention. S’ils veulent travailler et s’installer en Grande-Bretagne, les Européens doivent désormais obtenir un visa de travail. "Une règle appliquée avec zèle", assure le quotidien français.

Une réalité qui angoisse le secteur de l’horeca britannique qui dépend de la main d’œuvre étrangère. Les Britanniques, souvent moins motivés par ces emplois, ne représentent qu’une minorité des travailleurs des bars, restaurants et hôtels.

Une main d’œuvre vitale qui s’envole

C'est une "période sombre pour le secteur", regrette d’ailleurs Mike Carter, chef d'un nouveau restaurant de la chaîne Charlotte's, interrogé par l'Agence France Presse (AFP). "Nous sommes très dépendants des Européens de l'est... Il y a très peu de chefs britanniques", dit-il.

Caroline nous confirme cette dépendance. "J’ai travaillé avec énormément de Polonais, de Slovaques et d’Espagnols. En général, nous sommes des passionnés et on travaille dur. On fait beaucoup d’heures. Les Européens, cela ne nous dérange pas en général mais les Anglais ne veulent souvent pas faire ce job. Vous pouvez aller dans n’importe quel hôtel, n’importe quel restaurant en Angleterre, la plupart des membres du personnel sont des expatriés européens", affirme la Belge.

Sous l’effet cumulé du Covid et du Brexit, les postes vacants se multiplient et la recherche de personnel devient donc un exercice compliqué. "Les seules personnes que j’arrive à trouver pour le moment, ce sont des jeunes de 16-17 ans dont les parents disent qu’ils doivent travailler. Mais je ne trouve pas de personnes compétentes", s’alarme la manager.

Ceux qui restent sont en train de sombrer dans la dépression

Certains établissements sont contraints de rester fermer ou de diminuer leurs heures d’ouverture pour laisser souffler leur personnel réduit.

"Nous avons perdu la moitié de l’équipe et ceux qui restent sont en train de sombrer dans la dépression. Notre chef par exemple est à bout, je ne l’ai plus vu depuis un mois", regrette la manager du restaurant.

Pour combler le manque, ceux qui restent sont sous pression. Caroline travaille actuellement six jours par semaine de 9h à 21h. "Et ça, c’est quand j’ai de la chance. Parce que quand il y a du monde, je reste pour aider mon équipe. Je ne vais pas les laisser seuls", lance la trentenaire. "Heureusement j’ai mes amis et ma famille qui m’aident mais, physiquement, c’est difficile. J’ai perdu 5 kilos depuis la réouverture", confie-t-elle.

"Je n'abandonnerai jamais"

Même si sa motivation est ébranlée à cause de la fatigue et des difficultés, Caroline ne compte pas changer de métier. Ni même de pays. "J’ai quand même une belle vie ici, dans une région magnifique. Les gens sont super sympas. J’adore mon métier et j’ai la chance d’avoir un patron bienveillant. Je n’abandonnerai jamais", assure la jeune femme qui espère que les touristes vont revenir bientôt.




 

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