Vendée Globe: deux mois seul en mer, Tripon fait "l'expérience d'une vie décroissante"

Vendée Globe: deux mois seul en mer, Tripon fait
Armel Tripon à bord de son monocoque "L'Occitane en Provence", au large du cap Horn, le 6 janvier 2021Armel TRIPON
 
 

Plus de deux mois déjà passés seul en mer et Armel Tripon fait "l'expérience d'une vie décroissante", en devant rationner sa nourriture et en nourrissant son "âme" à coups de lectures, podcasts et musique, comme il le livre dans son carnet de bord pour l'AFP.

Le marin nantais, qui participe à son premier tour du monde en solitaire sur un bateau flambant neuf capable de voler (L'Occitane en Provence), pointe jeudi à la onzième place du classement (sur 26 skippers encore en course).

"67 JOURS DE COURSE ! Ce n'est finalement pas si long, au vu du rythme soutenu de la course. Il se passe toujours quelque chose, que ce soit tactiquement, stratégiquement, météorologiquement, technologiquement, philosophiquement, spirituellement ! C'est assez bien fait tout ça ! Il y a juste un hic sur l'avitaillement ! Là j'ai été imprudent.

Parti avec 75 jours et quelques jours en plus de lyophilisés. Allez, j'arrive en trichant un peu à tenir 80 jours ! Et aujourd'hui, je parie sur 85 jours de course, donc je dois me rationner pour garder de quoi manger la dernière semaine ! Ça tombe bien la chaleur remonte, je pourrai facilement faire sauter le déjeuner, avec en substitut quelques barres de céréales ! Si la pêche est bonne dans les calmes atlantiques, si calme il y a, je pourrai goûter du poisson frais.

Malheureusement, je suis à court de thé vert depuis bien longtemps, et le café et thé noir me donnent des palpitations si j'en abuse, donc je me prive d'un moment sympa dans la journée, avec petit gâteau et thé ! En revanche, je gère mon stock de chocolat noir jusqu'à l'arrivée et vais sans doute manquer de fromages dès le Pot-au-Noir, ce qui est mon plus grand drame !

Corporellement, je ne souffre de rien, mon dos qui parfois me joue des tours est solide depuis le départ, je n'ai qu'une légère tendinite aux coudes pour venir troubler ma sérénité quand je manœuvre, mais c'est depuis l'Indien et je vis bien avec, je force un peu moins sur les manœuvres en utilisant une vitesse plus démultipliée à la colonne de winch et me force a boire, boire et boire encore cette eau infinie puisée en mer ! Ça m'impressionne toujours de boire l'eau de mer aussi simplement, d'une eau qui pourrait nous tuer, nous en faisons en la désalinisant, notre antidote !

Globalement, je fais l'expérience d'une vie décroissante, avec 3, 4 litres d'eau par jour, quelques échanges sur internet pour maintenir une vie sociale malgré le confinement, une nourriture au compte-goutte, une contemplation infinie de la nature, pour nourrir mon âme, la remplir du beau, la lecture ou l'écoute de podcasts et autres musiques comme distractions.

Mes mains sont ma principale préoccupation, je suis logé à bonne enseigne avec l'Occitane en Provence qui m'a fourni 3 tubes de crème, leur produit iconique ! J'oubliais aussi mes fesses, assis 80% du temps, le frottement et l'humidité sont pernicieux et demandent une vigilance constante pour ne pas être mouillé et se gratter irrémédiablement !

Sans doute la vraie difficulté est la gestion du sommeil, pas facile de trouver un sommeil réparateur quand vous êtes réveillé toutes les heures ou toutes les 40 minutes, j'avoue que quelques fois, mort de fatigue, je plongeais pour 2 ou 3 heures de sommeil continu, quand le vent était stable ! Et je voyais immédiatement le gain sur ma capacité, lucidité, et éveil ; le sommeil fractionné use l'organisme.

Soit 67 jours en mer, seul, c'est assez insensé, s'éloigner autant de sa famille, femme et enfants beaux et courageux, qui trouvent le temps long à terre et ma progression bien lente sur cette mappemonde. Nos échanges réguliers par whatsapp rendent plus facile cet éloignement et je suis leur vie d'enfants et d'adolescents avec plus de détachement que normalement, étant accaparé par la course.

Je navigue le long du Brésil maintenant, là où il y a 17 ans, je consignais dans mon carnet de bord, sur mon petit bateau de 6,50 m, mon envie et rêve d'aller parcourir le globe sur cette course ! J'avais ce même appétit, cette même soif d'apprendre, de découvrir, se découvrir, de vivre pleinement une aventure humaine et sportive dans une communion forte avec la nature ! J'adore remplir mes yeux de ce paysage en mouvement perpétuel et immuable depuis sa création, ces mêmes nuages, ces mêmes vagues, ces mêmes étoiles rendent notre condition humaine si petite, si humble que cela pose forcément question de notre place sur terre".

Propos recueillis par Sabine COLPART




 

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