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Dans les librairies du Vieux Najaf, religion et poésie se mêlent

Dans les allées couvertes du Vieux Najaf en Irak, les livres de poésie, de philosophie ou d'économie font désormais concurrence au Coran, aux essais théologiques et aux autres ouvrages au programme des étudiants en religion dans la grande ville sainte de l'islam chiite.

Depuis qu'il a quitté le Bangladesh il y a trois ans pour venir étudier à Najaf, Mohammad Ali Reda a pris ses habitudes chez les libraires. Et comme lui, de nombreux étudiants musulmans originaires de divers pays, coiffés d'un turban – noir pour les descendants du prophète Mahomet, blanc pour les érudits en religion – ou vêtus d'un simple habit traditionnel, passent des heures chez les bouquinistes à déchiffrer les titres de milliers d'ouvrages.

Mais au milieu de ces flots d'étudiants en théologie, se glissent aussi des amateurs de littérature et de poésie, qui n'oublient pas de rappeler que le roi de la poésie moderne irakienne, Mohammad Mahdi al-Jawahiri, a fait ses classes à Najaf dans les années 1920, dans ces mêmes ruelles et leurs librairies.

Tunique blanche et foulard assorti sur la tête, le Bangladais Mohammad s'exprime encore dans un arabe hésitant, comme ses camarades de chambrée iraniens, pakistanais et turcs.

Pour autant, cet étudiant en religion de 19 ans n'hésite pas à demander conseil pour trouver ses livres de droit islamique, de principes religieux et de leçons de l'islam chiite, majoritaire en Irak mais minoritaire au Bangladesh comme dans l'ensemble du monde musulman.

- "Religion et littérature" -

"J'en suis encore au début de mon apprentissage et pour le moment nous avons des cours d'arabe, de droit et de morale islamique", explique-t-il à l'AFP dans l'une des dizaines de librairies que compte le multiséculaire souk Houweich.

De plusieurs décennies son aîné, Mouhannad Moustapha Jamal el-Din, ancien étudiant en religion devenu professeur, furète lui aussi au milieu des étals de livres.

Ce marché vieux de 750 ans fait de Najaf une "ville à part", assure-t-il à l'AFP. Située à 150 km au sud de Bagdad, celle-ci accueille également chaque année des millions de pèlerins venus se recueillir sur le mausolée de l'imam Ali, gendre du prophète et figure fondatrice de l'islam chiite.

"C'est une ville comme aucune autre en Irak: férue de religion et de littérature", affirme l'homme au turban noir. "Et l'on peut être versé dans les deux domaines, l'un n'empêche pas l'autre", poursuit-il, citant à son tour le parcours du poète Jawahiri, passé d'une instruction religieuse stricte à Najaf au journalisme militant à Bagdad aux premiers pas de l'Indépendance.

Les vitrines ou les étals alentour semblent illustrer son propos: le Coran et ses exégèses y côtoient le "Diwan" (recueil de poésie) de Jawahiri et plus loin, un livre à la couverture bleu passé intitulé "Économie islamique, marxiste ou capitaliste" côtoie des collections reliées de hadiths, les dits et récits prophétiques de l'islam.

Une génération après Jawahiri, d'autres étudiants en religion, eux aussi friands de livres anciens et habitués des échoppes alignées dans le dédale de la Vieille Ville de Najaf, sont également devenus célèbres dans leur domaine.

- Gertrude Bell et l'ayatollah Sistani -

C'est le cas du grand ayatollah Ali Sistani, chef spirituel de la majorité des chiites d'Irak, ou de Mohammad Baker Sadr, grand penseur chiite assassiné par le régime de Saddam Hussein et oncle de l'actuel leader politique Moqtada Sadr.

Jusque dans les années 1950, les libraires fixaient un rendez-vous hebdomadaire aux étudiants, explique à l'AFP Hassan al-Hakim, professeur d'histoire et de civilisation islamique à l'Université de Koufa.

"Les bouquinistes étaient rassemblés près du mausolée de l'imam Ali et chaque vendredi, ils vendaient leurs ouvrages aux enchères, pour beaucoup des éditions originales", affirme ce spécialiste qui a monté une association de défense du patrimoine de Najaf.

L'archéologue Gertrude Bell, qui décrivit l'Irak au début du XXe siècle et y joua un rôle important pour le compte des Britanniques, "a elle-même visité le marché des livres de Najaf", poursuit-il fièrement.

Aujourd'hui encore, ce marché garde toute sa place dans la vie culturelle irakienne, plaide cet universitaire. "Nous voulons que nos étudiants considèrent les livres comme leur source première, avant internet", pour trouver des informations vérifiées, dit-il.

L'avantage, ajoute-t-il, c'est "qu'en cherchant un livre, on peut en trouver d'autres qui nous intéressent".

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