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A Belgrade, l'indépendance du Kosovo se refuse en dînant

Des crevettes grillées façon Palaos ou du cou de porc grillé comme au Laos : au nom du patriotisme, Korcagin, un restaurant de Belgrade, sert exclusivement les spécialités de pays ne reconnaissant pas le Kosovo.

"Maintenant, tout le monde en Serbie connaît les Palaos", s'amuse Vojin Cucic, propriétaire de 29 ans de cette "kafana", sorte de taverne traditionnelle serbe.

En janvier, les autorités serbes ont bruyamment annoncé la décision de cet archipel micronésien de revenir sur sa décision de reconnaître le Kosovo.

Vojin Vucic a immédiatement ajouté à sa carte les crevettes noires grillées agrémentées d'une sauce à l'orange. Cette spécialité supposée des Palaos figure désormais sur la carte aux côtés du burger de poisson des îles Salomon, du kebab de poulet du Lesotho ou encore d'un biryani à la mode irakienne.

Avec parfois, parmi les spécialités de 70 pays, des approximations géographiques, l'"enchilada" mexicaine étant supposée rendre hommage au refus des Espagnols de reconnaître le Kosovo.

Après une campagne de bombardements occidentale, Belgrade a perdu en 1999 le contrôle sur son ancienne province méridionale, majoritairement peuplée d'Albanais. Mais de nombreux Serbes la considèrent comme leur berceau culturel et religieux, leur "Jérusalem" selon l'expression du ministre des Affaires étrangères Ivica Dacic.

La Serbie inscrit sa tutelle dans sa constitution et se livre à une guérilla diplomatique pour empêcher l'admission du Kosovo dans les institutions internationales et s'opposer à la reconnaissance de son indépendance.

Pristina affirme être reconnu par quelque 115 pays (sur 193 membres de l'ONU), dont la plupart des pays occidentaux. Mais ce n'est pas le cas de Moscou, de New Delhi, de Madrid ou encore de Pékin. Et les autorités serbes affirment avoir convaincu une quinzaine de pays de revenir sur leur décision de reconnaître le Kosovo. Des nations que peu de Serbes sauraient placer sur une mappemonde: Palaos, les Comores, le Surinam...

- Tito au mur -

A Pristina, on crie à la propagande serbe, tandis que les pays concernés n'ont généralement pas contesté les annonces victorieuses de Belgrade et n'ont souvent pas répondu aux demandes de l'AFP. Seul le Liberia a officiellement démenti avoir changé de position sur le Kosovo.

Dans l'hypothèse hautement improbable où les Etats-Unis revenaient sur leur reconnaissance du Kosovo, "il y aurait trois jours de boisson gratuite" au Korgacin, promet Vojin Cucic, qui assure être mû par le patriotisme.

Située dans le centre de Belgrade, sa kafana a fait sa renommée sur la "yougo-nostalgie", avec aux murs des photos de l'ère yougoslave, des drapeaux frappés de l'étoile rouge et des portraits de Tito.

Ivica Dacic n'a cure des débats sur l'influence internationale des pays revenus sur leur décision de reconnaître le Kosovo. "Mes enfants me demandent souvent où sont ces pays, mais ils ont les mêmes droits de vote (à l'ONU) que la Chine", a-t-il récemment dit aux médias locaux.

Mais selon Boban Stojanovic, un analyste politique de Belgrade, son activisme diplomatique est surtout à usage interne, destiné à "montrer au public que la Serbie agit".

Tandis que les plats de crevettes passent, Voijin Cucic n'en démord pas: "Même si tous les pays du monde reconnaissaient le Kosovo, nous ne devrons pas le faire. Le Kosovo est à nous", dit-il.

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