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Mondial de rugby: docteur Eddie et Mister Jones

Charismatique, curieux et sensible d'un côté; obsessionnel, calculateur et impitoyable de l'autre: Eddie Jones est un personnage complexe qui s'est fixé un but à la tête de l'Angleterre, remporter enfin la Coupe du monde comme entraîneur principal.

Il éloigne le micro de sa bouche et ravale ses larmes. Cela ne dure qu'une seconde: jeudi dernier, Eddie Jones a de nouveau surpris les observateurs du XV de la Rose en rendant un court mais vibrant hommage à son mentor Jeff Sayle, son entraîneur à Randwick, dans la banlieue de Sydney, décédé à l'âge de 77 ans.

C'est la deuxième fois en quinze jours que l'Australien, âgé de 59 ans, se laisse envahir par ses émotions au Japon. La première, c'était pour dire son honneur de mener la sélection anglaise à la Coupe du monde. "On le voit comme un entraîneur dur, tout en contrôle mais il a montré un côté plus doux, sensible", commente Alex Lowe, journaliste au Times, qui avait déjà vu les yeux de Jones s'embuer à l'évocation de son père lors d'un entretien.

Ces trois occurrences ont pour point commun Sydney, où ce fils d'un militaire australien et d'une Américano-Japonaise, internée dans un camp pendant la guerre, a parfois été victime de racisme pendant son enfance, comme son ami Michael Cheika, d'origine libanaise et aujourd'hui sélectionneur de l'Australie. Et s'est malgré sa petite taille (1,73 m) et son teint basané fait une place comme talonneur dans le rugby à XV, sport de l'establishment blanc, au point de frôler la sélection avec les Wallabies.

La frustration d'être passé de peu à côté d'une carrière internationale n'entame pas sa soif de rugby. Au contraire, elle l'abreuve. D'abord enseignant, Jones revient rapidement à sa passion dévorante, au milieu des années 1990. Un quart de siècle plus tard, il a entraîné cinq clubs et quatre sélections, échouant d'un rien en finale du Mondial 2003 avec l'Australie, remportant le suivant en tant qu'entraîneur adjoint de l'Afrique du Sud et faisant faire d'immenses progrès au Japon, vainqueur surprise de ces mêmes Springboks en 2015.

- "Ce n'est pas drôle" -

Sa curiosité continue de nourrir son management: grand amateur de sports - il rêve d'une retraite dans les Caraïbes à regarder du cricket -, le technicien fait souvent référence à Stoke City, un club de football anglais pas vraiment réputé pour son beau jeu, se déplaçait à Manchester voir son ami Alex Ferguson ou à Munich rencontrer Pep Guardiola. Et demande aux Anglais de s'adonner aux arts martiaux pour mieux plaquer!

Lorsque le flanker Sam Jones est contraint de mettre un terme à sa carrière après une grave blessure survenue lors d'un combat de judo avec Maro Itoje, les entraîneurs de Premiership montrent au créneau pour critiquer ses méthodes risquées. La réponse de Jones est cinglante: "je ne pense pas que qui que ce soit, venant d'un club, a le droit de dire comment on entraîne une sélection."

Le premier sélectionneur étranger de l'Angleterre ne fait pas de cadeau. Toshiaki Hirose en a fait l'amère expérience: l'ancien capitaine du Japon se souvient encore de la défaite face aux Barbarians français, en 2012, qui avait rendu Jones fou de rage. Croyant la tempête enfin passée en conférence de presse, Hirose ose un sourire pour détendre l'atmosphère. "Ce n'est pas drôle", reprend de volée l'ancien professeur.

- "Monsieur Loyal" -

Sérieux sur le coup, Jones voit pourtant son métier comme un jeu, explique Robert Kitson, journaliste au Guardian: "Il veut être le Monsieur Loyal du cirque, et chacun doit endosser le rôle qu'il choisit." Le fin orateur sait tout aussi bien vêtir d'un gant de velours sa main de fer grâce à son outil de diversion préféré, l'humour. "Au lieu de répondre aux questions, il tente de les détourner en étant drôle", dit Lowe. Ou influe sur la narration avec des anecdotes savamment choisies... "S'il peut contrôler l'agenda, il le fera."

Car l'ex-talonneur est d'abord un "control freak" qui ne dort pas beaucoup, se lève tous les jours à 5h pour descendre aussitôt à la salle de sport. L'accident vasculaire cérébral en 2013 ne l'a pas arrêté, au contraire. "Il dirige tout, jusqu'au moindre détail", confirme Lowe. L'ailier Jonny May, qui ne le voit pas "comme un père ou un professeur", préfère mettre en avant ses qualités de manager. "Il sait conduire un projet, il impose des standards élevés, il a de la personnalité, est charismatique et impitoyable envers lui-même". Et envers les autres.

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