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Roumanie: nouvelle offensive contre l'icône de la lutte anticorruption

Roumanie: nouvelle offensive contre l'icône de la lutte anticorruption
La magistrate roumaine Laura Codruta Kovesi, le 9 juillet 2018 lors d'une conférence de presse à BucarestAdrian CATU

La bataille qui oppose en Roumanie le gouvernement à l'institution judiciaire est encore montée d'un cran mercredi avec l'annonce de la convocation en justice de l'ancienne cheffe du parquet anticorruption dont Bucarest veut bloquer la candidature à une haute fonction européenne.

La magistrate Laura Codruta Kovesi a elle-même annoncé mercredi soir aux médias qu'elle venait de recevoir une citation à comparaître devant une juridiction disciplinaire récemment mise en place par le gouvernement de gauche qui mène depuis deux ans une réforme très controversée de l'institution judiciaire.

"Un policier m'a remis une citation à comparaître (...) vendredi en tant que suspect d'abus de service, de corruption passive et faux témoignage", a indiqué la procureure de 45 ans.

Cette convocation intervient dans un contexte délicat: Mme Kovesi fait figure de favorite pour devenir la première cheffe du futur parquet européen tandis que la Roumanie occupe la présidence tournante de l'Union européenne et fait à ce titre l'objet d'une attention particulière de ses partenaires européens.

Or les sociaux-démocrates au pouvoir à Bucarest mènent une campagne déterminée pour discréditer la candidature de Mme Kovesi, très populaire dans l'opinion publique mais décriée par une partie de la classe politique.

Pour la magistrate, il ne fait aucun doute que les poursuites dont elle fait l'objet visent à torpiller ses chances d'accéder à cette haute fonction européenne.

"Il s'agit de manière évidente d'une tentative de m'empêcher d'occuper ce poste. Je n'ai commis aucun des faits qu'on m'impute. Les affirmations publiques à cet égard sont mensongères", a affirmé dans la soirée la magistrate. Sa convocation en justice serait, selon les médias, liée à des doutes sur la légalité d'une extradition qu'elle a supervisée en 2011.

- "Tentative d'intimidation" -

Cette procédure s'ajoute aux nombreux griefs dont le gouvernement roumain accable Mme Kovesi, qui a dirigé le parquet national anticorruption (DNA) de 2013 à 2018 avant d'être débarquée cet été au terme de plusieurs mois de bras de fer. La magistrate a contesté ce limogeage devant la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH).

Elle est depuis plus d'un an la cible de la majorité sociale-démocrate qui l'accuse d'abus de pouvoir et d'agir, avec le reste du système judiciaire et les services de renseignement, comme un "Etat parallèle".

Dans un pays affligé d'une corruption endémique, le travail du parquet roumain, qui a poursuivi et condamné des centaines d'élus pour malversations ces dernières années, a été régulièrement salué par les institutions européennes.

Celles-ci ont en revanche épinglé le gouvernement actuel pour les réformes de la justice menées au pas de charge depuis son retour aux affaires fin 2016. Les sociaux-démocrates, dont plusieurs élus sont visés par la justice, veulent affaiblir la législation anticorruption, dénoncent leurs détracteurs.

Symbole de cette lutte anticorruption, Mme Kovesi est en bonne place pour devenir la première cheffe du parquet européen qui verra le jour fin 2020. Cette nouvelle institution aura pour but de mieux coordonner les efforts des Etats dans la lutte contre la criminalité financière au détriment de l'UE.

Elle a précisé qu'elle ne se rendrait pas à la convocation de vendredi car elle partait pour Bruxelles défendre sa candidature.

Mercredi, le ministre roumain de la Justice a écrit à tous homologues européens un courrier dans lequel il dresse un portrait au vitriol de la magistrate jugée inapte au poste de procureur européen.

Tudorel Toader accuse notamment la procureure d'avoir signé des "pactes secrets et antidémocratiques" avec les services de renseignement roumains en vue de coopérer sur des enquêtes liées à la sécurité nationale ou la corruption.

L'opposition de centre-droit a dénoncé mercredi soir une "tentative d'intimidation et une action visant à compromettre Mme Kovesi".

Les responsables de la majorité "font appel à une entière machine de manipulation et de pression mais aussi à des institutions sous leurs ordres pour empêcher cette nomination", s'est indigné l'ex-commissaire européen et ancien Premier ministre Dacian Ciolos, président d'un petit parti d'opposition.

Les gouvernements des pays membres de l'UE et le Parlement européen doivent élire le chef du parquet européen début mars.

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