A Deraa, les jeunes révolutionnaires sont passés du graffiti aux armes

Syrie

"Ton tour est arrivé docteur". En inscrivant ce graffiti il y a sept ans à Deraa, Mouawiya et Samer Sayassina ont provoqué l'étincelle du soulèvement en Syrie. Aujourd'hui, ils ont pris les armes et attendent un possible assaut du régime.

Âgés à l'époque d'une quinzaine d'années, inspirés par les révolutions du Printemps arabe, ils avaient griffonné avec des amis début 2011 ce message sur le mur de leur école de Deraa, dans le sud, apostrophant le président Bachar al-Assad, ophtalmologiste de formation.

Aujourd'hui déterminés à résister au régime, ils témoignent des premières heures d'un mouvement de révolte populaire, qui s'est mué progressivement en un des conflits les plus complexes et sanguinaires du Proche-Orient.

"On suivait les manifestations en Egypte et en Tunisie, on voyait des jeunes écrire des slogans sur les murs: +Liberté+ ou +On veut la chute du régime+", se souvient Mouawiya.

- "A cause de nous" -

"On a pris une bombe de peinture et on a écrit +Liberté. Oui à la chute du régime. Ton tour est arrivé docteur+", poursuit le combattant de 23 ans.

Deux jours plus tard, les forces de l'ordre arrêtaient à leur domicile les deux garçons au patronyme identique.

"Ils nous ont torturés pour savoir qui nous avait incité à écrire cela", assure le jeune homme à la peau mate et aux cheveux noirs coupés très courts sur les côtés.

Les arrestations avaient entraîné des manifestations sans précédent, considérées comme l'étincelle qui a provoqué une mobilisation massive dans tout le pays.

"Je suis fier de ce que nous avons fait à l'époque. Mais je n'aurais jamais cru qu'on en arriverait là, que le régime nous détruirait de la sorte. On pensait qu'il allait tomber", lâche Mouawiya.

Relâché au bout de 40 jours de détention avec son ami, Samer découvrira un pays en ébullition.

"On a vu des manifestations à Deraa et dans toute la Syrie", se souvient le jeune homme de 23 ans.

Réprimé dans le sang, le mouvement s'est transformé en une guerre généralisée, faisant plus de 350.000 morts et des millions de réfugiés et de déplacés dans un pays en ruine et morcelé.

"Au début, j'étais fier d'être la cause d'une révolution contre l'oppression", reconnaît Samer. "Mais après toutes ces années de mort et d'exode, je me sens parfois coupable", ajoute-t-il.

"Tous ces gens qui sont morts ou qui ont fui, toutes ces destructions, c'est à cause de nous", souffle-t-il.

Les premiers mois de manifestations à Deraa s'étaient accompagnés d'arrestations massives qui n'épargnaient pas les enfants.

Interpellé à l'âge de 13 ans, Hamza al-Khatib avait ainsi été retrouvé mort sous la torture. Il est devenu l'un des symboles du soulèvement.

Mouawiya et Samer ont pris les armes en 2013 et restent déterminés à lutter jusqu'au bout. Mais l'insurrection armée se retrouve en position de faiblesse, face à un régime qui contrôle désormais plus de la moitié du territoire, fort du soutien militaire de la Russie et de l'Iran.

- "Pas peur" -

Le pouvoir se concentre aujourd'hui sur le sud du pays et la stratégique province de Deraa, frontalière de la Jordanie et du plateau du Golan annexé par Israël.

Des négociations sont en cours pour déterminer le sort de la région, mais le président Assad a récemment assuré que l'option militaire était toujours sur la table.

"Les menaces du régime d'entrer à Deraa ne me font pas peur", assène Mouawiya. "Il a peut-être des armes, mais nous en possédons aussi", insiste-t-il.

"Je préfère la mort à une réconciliation avec Bachar al-Assad", lâche-t-il.

Quand il est de garde, le jeune homme troque son jean moulant pour un pantalon militaire gris et enfile sur son tee-shirt une veste de camouflage beige sans manches.

En sept ans, les deux amis ont perdu bon nombre de camarades qu'ils ont côtoyés sur les bancs de l'école, ou en prison.

"Nous étions un groupe de jeunes. Aujourd'hui certains sont morts en martyrs, d'autres sont partis, et d'autres se battent encore", confie Samer.

"On perdait nos camarades et on les enterrait de nos mains", se souvient Mouawiya, qui reste plus que jamais fidèle à la "révolution".

"Le jour où j'aurai un fils, je lui raconterai ce qui m'est arrivé. Je lui apprendrai à écrire sur les murs quand il est confronté à un oppresseur, à n'avoir peur de personne".

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