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Evacuation de l'Alsace: "Cet après-midi, tout le monde doit avoir quitté le village"

Evacuation de l'Alsace:
Un monument dans le village de Salmbach en Alsace le 23 août 2019PATRICK HERTZOG
histoire

Du haut de ses cinq ans, André Pfeiffer ne parlait qu'alsacien quand il a débarqué en Haute-Vienne en septembre 1939, un exil d'une année sous la menace de la guerre qui a tissé des liens à vie entre deux bouts de la France.

Hormis ses études à Strasbourg et son service militaire, cet agriculteur à la retraite a passé toute sa vie à Salmbach, village de 600 âmes à l'extrémité nord de l'Alsace. Mais entre cinq et six ans, il a habité à 800 kilomètres de là, aux Grands-Chézeaux, au nord de Limoges.

"Déjà en 1938, tout le monde avait peur de la guerre", raconte à l'AFP cet homme affable. Son village, redevenu français seulement vingt ans avant, est encore meurtri par la Première Guerre mondiale, pendant laquelle périt son grand-père. Les hommes, dont son père, sont déjà mobilisés par l'armée et tous le savent: avec la ligne Maginot et la frontière à proximité, un conflit armé "allait être l'enfer", il faudrait donc partir un jour.

Ce fut le 2 septembre 1939. "L'appariteur est passé et a dit: +Cet après-midi à 15H00, il faut que tout le monde ait quitté le village+", explique André Pfeiffer, laissant parfois échapper des mots en alsacien.

Sa grand-mère a d'abord refusé de partir: il fallait récolter le tabac. Finalement en quelques heures, après avoir enterré une caisse avec le service de table et détaché les bêtes, André Pfeiffer, son petit frère, sa mère et sa grand-mère quittent Salmbach en attelage sans connaître leur destination.

Le voyage se fait en plusieurs jours, d'abord jusqu'à une gare, point de rassemblement où ils abandonneront l'attelage, puis en train à bestiaux jusqu'à Limoges. Et enfin les Grands-Chézeaux, "un village parmi d'autres de 350 habitants", qui voit débarquer tout Salmbach.

"Nous sommes arrivés sur la place du village, ils avaient préparé une soupe et il fallait répartir les gens pour dormir. Nous, nous avions une chambre au restaurant", raconte-t-il de ses souvenirs d'enfant nourris des témoignages de famille.

- "On rentre ou pas ?" -

Seule sa mère parle alors français. "Les vieux et nous les tout jeunes, on ne comprenait pas le français", mais "ça s'est harmonisé assez vite", se rappelle André Pfeiffer, qui néanmoins se souvient d'avoir surtout joué avec ses copains alsaciens.

Les agriculteurs de Salmbach travaillent dans les champs limousins et le dimanche, les bancs de l'église se remplissent d'Alsaciens très pratiquants.

Mais cette vie de réfugié est douloureuse pour "les vieux" souffrant du "Heimweh", le mal du pays. André Pfeiffer en évoque un, décidé à rentrer en Alsace avec un âne.

"Un jour, ça s'est présenté: les Allemands avaient gagné la guerre et ils ont organisé le retour. (...) Alors se posait la question: est-ce qu'on rentre ou pas ?", poursuit l'octogénaire. Seules trois ou quatre familles de Salmbach sont restées.

La famille Pfeiffer quittera à l'automne 1940 les Grands-Chézeaux, où a été enterré le petit frère d'André, mort de diphtérie. Son cercueil sera ramené en Alsace des années après.

De retour dans la ferme alsacienne, "je rentre dans la cour, il y avait le chat, il nous reconnaissait encore", se remémore André Pfeiffer. Ils seront partis "un an et deux mois", "mais c'était long". Avec l'annexion de fait de l'Alsace-Moselle par l'Allemagne nazie, "d'une nuit à l'autre, on est redevenus citoyens allemands".

- "Acte I de la guerre" -

André Pfeiffer a revu régulièrement Jeanne, la restauratrice limousine qui les a accueillis, et son mari forgeron. Dans son album, la photo en noir et blanc de lui enfant posant sur la place des Grands-Chézeaux se décline en couleur, en 1994, quand il y est retourné avec femme et enfants.

"Pour nous, la Haute-Vienne n'est que le premier acte de la guerre. Le résultat final, c'est le monument aux morts avec nos vingt morts", souligne André Pfeiffer.

Salmbach compte encore une quinzaine de personnes évacuées en 1939. Dimanche, comme il y a 80 ans, un appariteur rejouera l'annonce de l'évacuation du village et un attelage prendra la direction de la rue des Grands-Chézeaux, où pousse un châtaignier, essence limousine emblématique.

"Les commémorations, c'est pour rappeler à tout le monde qu'il faut éviter de faire des guerres", insiste André Pfeiffer. "Sinon, cela ne sert à rien."

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