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En Croatie, menace sur le droit à l'avortement

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Le docteur Ujevic ne comprend pas qu'on lui reproche de refuser de pratiquer des avortements. Officiellement, les femmes croates exercent librement leur droit. Dans les faits, ce droit se heurte à la pénurie de médecins et aux pressions de militants soutenus par l'Eglise.

"Pourquoi les gynécologues seraient-ils obligés de pratiquer des avortements?", s'offusque Boris Ujevic, qui exerce à l'hôpital public de l'Esprit-Saint à Zagreb.

"Pour moi, il s'agit d'une question morale", explique le médecin qui invoque l'"objection de conscience" que lui accorde la loi depuis 2003.

Cette décision fut une victoire des groupes anti-avortement qui, depuis l'indépendance en 1991, sont très actifs dans ce pays conservateur, avec la bénédiction de l'Eglise.

A l'hôpital du Dr Ujevic, aucun gynécologue ne pratique l'avortement, ce qui était loin d'être le cas quand il a commencé à y travailler il y a plus de 20 ans. Quatre autres hôpitaux publics du pays (sur 27) sont dans ce cas, selon une étude de la télévision privée RTL. Six gynécologues sur dix exerçant dans le public refusent désormais ce geste.

- Prières devant les hôpitaux -

Comme aux Etats-Unis, des groupes se réunissent régulièrement pour prier devant les cliniques ou les hôpitaux et tenter de convaincre des femmes venant avorter d'y renoncer, sans susciter de réaction des autorités.

Selon Ante Caljkusic, qui mène ce genre d'actions, "le nombre d'avortements peut être plus que divisé par deux durant nos veillées".

"Concrètement, nous savons que nous avons sauvé les vies de 58 enfants", affirme cet homme de 32 ans, selon qui 10.000 personnes ont pris part à ces "veillées" dans 29 villes depuis le début de cette campagne en 2014. Il affirme que leur but est d'apporter "une aide morale, spirituelle et matérielle aux mères et aux pères".

L'activisme ne se limite pas à la voie publique. Une Croate qui cherche sur Google une adresse où avorter, trouvera comme premier lien un site anti-avortement, avec une vidéo d'une opération, ainsi que la description d'effets secondaires, allant du cancer du sein à l'alcoolisme en passant par des troubles sexuels.

Pour de nombreux militants anti-avortement, l'objection de conscience obtenue en 2003 n'est qu'une étape. Depuis 2016, ils organisent chaque année des "Marches pour la vie" qui rassemblent des milliers de personnes dans les villes du pays, pour demander la délégalisation d'un droit accordé il y a des décennies, durant l'ère yougoslave.

- Nouvelle loi en gestation -

Ils entendent saisir l'occasion fournie par la plus haute juridiction croate qui, en 2017, a jugé la loi obsolète et demandé sa révision au Parlement, dominé par le parti conservateur HDZ (centre-droit).

Les déclarations du ministre de la Santé, Milan Kujundzic, semblent de nature à leur offrir de l'espoir: il entend bâtir un texte qui aboutira à "moins d'avortements et plus de nouveau-nés".

En plus d'un assèchement des crédits consacrés à l'éducation sexuelle et à la contraception, Sanja Cesar, une militante de l'association CESI de défense des droits des femmes, y voit la promesse "d'une difficulté accrue d'accès à l'avortement, avec des périodes d'attente, des conseils biaisés aux femmes et un soutien aux gynécologues qui refusent de le pratiquer".

"Il n'est éthique pour personne de prendre une décision sur le corps et sur la vie de quiconque", dit Iva Anzulovic, 43 ans. Elle-même a décidé d'avorter en 2006. Elle avait un bébé de huit mois et ne se sentait pas prête à en accueillir un autre, explique cette journaliste. A l'époque, "vous pouviez aller dans n'importe quel hôpital", dit-elle.

Selon les statistiques du gouvernement, le nombre d'avortements en Croatie est passé de 25.000 en 1993 à 2.416 en 2017.

Gynécologue à Zagreb, Jasenka Grujic attribue cet effondrement à la réapparition des "avortements clandestins" et au fait que beaucoup de femmes, découragées par les obstacles en Croatie, vont désormais en Slovénie ou en Bosnie voisines.

Cette militante connue des droits des femmes s'inquiète de l'ambiance en Croatie sur ces questions. Elle se dit indignée de la décision de 2013 de la Cour constitutionnelle de s'opposer aux cours d'éducation sexuelle dans les écoles publiques. "Nous ne pouvons laisser l'éducation sexuelle entre les mains de théologiens et de bonnes soeurs", dit-elle.

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