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Cachemire: le pari à hauts risques de Modi

Cachemire: le pari à hauts risques de Modi
Le Premier ministre indien Narendra Modi (C) s'entretient avec des membres de son gouvernement, le 23 juillet 2019 au Parlement de New DelhiPrakash SINGH

Le passage en force du Premier ministre indien Narendra Modi sur la révocation de l'autonomie du Cachemire indien est un pari à hauts risques qui pourrait revigorer l'insurrection dans la vallée et envenimer les tensions avec le Pakistan, préviennent les experts.

La révocation lundi du statut constitutionnel spécial du Jammu-et-Cachemire, Etat du nord de l'Inde à majorité musulmane, est l'application la plus spectaculaire du programme nationaliste hindou du chef du gouvernement depuis sa réélection triomphale en mai.

New Delhi assure que la mesure apportera paix et prospérité à cette région troublée revendiquée par le Pakistan et en proie à une insurrection séparatiste contre l'Inde qui a fait plus de 70.000 morts, principalement des civils, depuis 1989.

Mais le lourd déploiement sécuritaire et le black-out total imposé au Cachemire cette semaine, d'une ampleur jamais vue dans cette zone pourtant habituée aux opérations militaires et aux couvre-feu, trahissent les risques pris par l'Inde.

Ancien chef des services de renseignement indiens et conseiller du gouvernement sur le Cachemire, A.S. Dulat estime qu'arriver à contenir la violence sera essentiel pour que le Premier ministre puisse crier victoire.

"Mais ma crainte est qu'il y ait des répercussions et une escalade de la violence", confie-t-il à l'AFP.

- Ressentiment -

D.S. Hooda, général de corps d'armée à la retraite qui a dirigé les forces indiennes au Cachemire, exprime lui aussi ses inquiétudes quant à "la colère, l'isolement et les troubles à la paix civile".

L'Inde a déployé des dizaines de milliers de paramilitaires en renfort depuis le début du mois au Cachemire, une région parmi les plus militarisées du monde où elle comptait déjà près d'un demi-million de membres des forces de sécurité.

L'insurrection armée contre New Delhi, qui a culminé durant les années 1990 avant de décliner, connaît un regain depuis 2016. Les Cachemiris craignent que le confinement de la population, en grande partie hostile à l'Inde, n'exacerbe le ressentiment.

"Les gens ne vont pas laisser passer ça sans rien faire", assure Iltija Javed, fille de l'ancienne chef de l'exécutif du Jammu-et-Cachemire Mehbooba Mufti, arrêtée par les autorités indiennes ces derniers jours.

"Il n'est physiquement pas possible de garder les gens en captivité toute leur vie", dit-elle à l'AFP depuis Srinagar.

Si les nationalistes hindous estiment qu'ils réparent un tort historique en alignant le Cachemire sur la législation du reste de l'Inde, nombre d'observateurs s'interrogent sur la méthode utilisée.

La décision a été préparée dans le plus grand secret et adoptée sous la forme d'un décret présidentiel. Le débat parlementaire à New Delhi a été expédié en quelques heures alors que la population locale était coupée du monde.

"La méthode d'exécution - bien qu'incroyablement efficace - a ramené une fois de plus la tromperie, la désinformation et la politique communautariste au centre du jeu", déclare l'expert de contreterrorisme en Asie du Sud Ajai Sahni.

- 'Conséquences presque inimaginables' -

L'autre grande interrogation est la conduite qu'adoptera le Pakistan. Islamabad a qualifié cette révocation d'"illégale" et promis de porter l'affaire devant les instances internationales.

Pour Ankit Panda, un analyste géopolitique installé à New York, le Cachemire est au "cœur" des intérêts de l'armée pakistanaise, qui domine la politique étrangère et sécuritaire du pays.

New Delhi accuse de longue date son voisin de soutenir en sous-main les groupes armés au Cachemire, ce que le Pakistan dément.

"Nous pourrions voir le Pakistan accentuer ses tentatives d'aggraver les tensions (...) ou le Pakistan augmenter son recours aux groupes non-étatiques pour attaquer les troupes paramilitaires indiennes au Cachemire", selon M. Panda.

"Si l'armée pakistanaise décide de réagir de cette façon", juge-t-il, "la situation va commencer à devenir très dangereuse".

Les deux puissances nucléaires d'Asie du Sud se sont déjà livré deux guerres au sujet du Cachemire (1947-49 et 1965). En février, leurs relations ont connu une nouvelle poussée de tensions suite à un attentat-suicide contre un convoi paramilitaire indien, qui a fait environ 40 morts.

D'après Sadanand Dhume, analyste au American Enterprise Institute de Washington, il est trop tôt pour savoir si la manœuvre de Narendra Modi sera vue comme "une décision sage ou une faute historique".

"Mais deux choses sont claires: l'Inde a ignoré le sentiment des Cachemiris, et a pris une décision risquée aux conséquences presque inimaginables."

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