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Erdogan en Hongrie, entre politique et histoire

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Après sa visite d'Etat délicate en Allemagne, le président turc Recep Tayyip Erdogan a reçu lundi un accueil sans réserve, à Budapest, du Premier ministre Viktor Orban, qui a plaidé pour "une coopération stratégique" de l'UE avec la Turquie.

Le chef de gouvernement hongrois avait été l'un des premiers dirigeants à féliciter le président turc après sa réélection en juillet, et l'un des rares responsables européens à assister à la cérémonie d'investiture de son second mandat à Ankara.

Pourfendeur régulier d'une Europe qu'il juge "non démocratique", Viktor Orban a plusieurs fois salué "la stabilité" offerte par le régime turc.

"La stabilité de la Turquie est le gage de notre sécurité", a-t-il répété lundi lors d'une conférence de presse aux cotés de l'homme fort d'Ankara, faisant notamment référence au rôle des autorités turques dans la maîtrise de l'immigration vers l'Europe.

Après un séjour à haute tension diplomatique fin septembre en Allemagne, dans un contexte de brouille entre Berlin et Ankara, M. Erdogan joue sur du velours en Hongrie où il reste jusqu'à mardi.

"C'est agréable pour lui de visiter un pays de l'UE où on ne lui pas fera pas de reproche sur la situation des droits de l'homme et de la démocratie en Turquie", observe pour l'AFP Tamas Szigetvari, professeur d'économie à l'Université Peter Pazmany de Budapest.

Cette visite lui permet aussi de montrer à ses contempteurs que "non, l'UE n'a pas complètement tourné le dos à la Turquie", poursuit-il.

Ankara a besoin de l'Union européenne au moment où ses relations avec Washington se dégradent et son économie, très dépendante des échanges avec l'Europe, bat de l'aile.

Viktor Orban a exhorté lundi l'Europe à mettre en place "une coopération stratégique avec la Turquie, à tout prix."

- Les "cousins" de Turquie -

Le président turc et le Premier ministre hongrois, largement réélu en avril pour un troisième mandat d'affilée, sont souvent présentés comme les visages d'une nouvelle catégorie de dirigeants démocratiquement élus mais mus par une tentation autoritaire et agissant contre les libertés individuelles.

La dérive répressive de la Turquie fait l'objet de nombreuses critiques internationales. Le gouvernement hongrois est visé depuis mi-septembre par une procédure inédite du Parlement européen qui lui reproche de porter atteinte aux valeurs de l'UE en matière de libertés publiques et de droits des migrants notamment.

Plus étonnant, la bonne relation entre les deux pays passe par un épisode de l'histoire qui pourrait les diviser: les 150 ans d'occupation ottomane de la Hongrie (1541-1699).

En 2016, la Hongrie avait commémoré, en présence de représentants turcs, les 450 ans de la mort de Soliman le Magnifique, sultan ottoman tombé près de la forteresse de Szigetvar, dans le sud du pays.

Mardi, MM. Erdogan et Orban inaugureront à Budapest le mausolée rénové de Gül Baba, derviche et poète, arrivé en Hongrie avec les troupes de Soliman.

Alors que le président turc s'affiche en nostalgique de l'empire ottoman, le gouvernement de Viktor Orban promeut les thèses dites touranistes, très contestées par les historiens et les linguistes, qui voudraient que les peuples de langues turques et finno-ougriennes (dont le hongrois) partagent une origine commune.

En visite en septembre au Kirghistan, le Premier ministre y a encore vanté le hongrois "cette langue étrange et unique apparentée aux langues turques".

Aux yeux de Tamas Szigetvari, cette thèse lui permet avant tout de se présenter en "cousin lointain" dans des pays d'Asie où la Hongrie souhaite gagner des marchés.

Le touranisme, explique le professeur Norbert Pap, qui a dirigé les fouilles archéologiques sur le site où est mort Soliman, est un refuge idéologique récurrent des Hongrois obsédés par leur identité.

"C'est attractif pour ceux qui ont le sentiment d'une perte de prestige, d'un échec de l'alignement sur l'Ouest en terme de salaire, d'intégration", explique-t-il à l'AFP.

La bonne entente turco-hongroise ne fait pas que des heureux: un petit parti de centre gauche a affirmé que la manifestation qu'il comptait organiser contre la visite de Recep Tayyip Erdogan avait été interdite par les autorités hongroises.

Il pourrait s'agir de la première application d'une loi entrée en vigueur début octobre en Hongrie et qui restreint la liberté de rassemblement.

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