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Le dernier Terre-Neuvier français "Marité" prépare ses 100 ans à l'Armada

"On souffre pour notre bateau quand on l'entend craquer". Matthieu Alluin, capitaine du Marité, a affronté une mer agitée pour rejoindre l'Armada à Rouen, mais il ressent "une immense fierté" à quelques jours du centenaire du morutier.

Le trois mâts de 44,90 m en est à sa troisième participation au rassemblement quadriennal de voiliers à Rouen. "Je suis heureux d'être ici pour le côté international et populaire, c'est un événement mondial", déclare le marin de 45 ans.

Construit à Fécamp en 1923 pour l'armateur Charles Le Borgne et baptisé en l'honneur de sa fille Marie-Thérèse, le Marité emmenait une vingtaine de marins pour six à huit mois de pêche à la morue au large de Terre-Neuve, d'où le nom de Terre-Neuvier.

"La traversée durait un mois et demi, il embarquait six doris, des barques à rames de six mètres qui étaient mises à l'eau pour mouiller des lignes de 2.000 hameçons avec pour appâts des bulots faisandés", raconte M. Alluin. "Ils étaient deux par doris, une nuit complète de pêche au compas avec pour seul repère pour rentrer la cloche distinctive de leur morutier, beaucoup ne revenaient jamais".

"Ici intervient le saleur", s'exclame-t-il dans la cale à morues du Marité, là où les filets de morues étaient jetés par une ouverture dans le pont après y avoir été levés. "Ce matelot a tous les salaires entre les mains: pas assez de sel, le poisson se gâte, trop de sel, il devient immangeable".

Cinquante tonnes de sel étaient transportées dans la cale pour pouvoir saler 150 tonnes de poisson.

Les conditions de vie à bord étaient désastreuses: "L'équipage dormait cinq heures par jour, tous en même temps, on ne savait pas conserver l'eau pendant huit mois donc on buvait surtout de l'alcool", décrit le capitaine.

Au menu, toujours la même recette: soupe de tête de morue (le corps devait être vendu) et pomme de terre avec, parfois, le luxe d'un steak de goéland pour la viande.

"Ca fait pas rêver", rit l'homme qui dirige le Marité depuis maintenant dix ans, "un métier passion mais fatigant nerveusement, pour faire Granville Fécamp avant l'Armada on n'a pas dormi pendant 40 heures" à cause de la mer agitée.

- Convoité par Bill Gates -

Pendant la Seconde guerre mondiale, le Marité sert au transport de marchandises, puis il repart un temps en "grande pêche" avant d'être abandonné aux Îles Feröe, rendu inutile par le moteur des chalutiers et la surpêche.

Un groupe de copains suédois tombe alors sur une photo du morutier et décide de l'acheter. Arrivés sur l'archipel, tout ne se passe pas comme prévu: le navire est ensablé et ne ressemble plus du tout à son portrait de jeunesse.

Les passionnés sillonneront tout de même les mers du globe pendant 20 ans jusqu'à l'an 2000, où ils le vendent à un groupement d'intérêts publics (GIP) après s'être payé le luxe de refuser une offre de Bill Gates, "ils voulaient le voir revenir en Normandie", dit Matthieu Alluin.

Quelques années et quelques tournages de l'émission "Thalassa" plus tard, le Marité va mal: il sera rénové de fond en comble pendant six ans avant de reprendre la mer en 2012 pour sa nouvelle vie.

Aujourd'hui basé à Granville, le Marité, propriété du département de la Manche, des villes de Granville, Fécamp, Saint-Vaast-la-Hougue, et de la communauté Seine Eure, emmène plus de 70 passagers pour des sorties à la journée ou accueille des événements.

Manœuvré par cinq personnes, l'assemblage de 250 tonnes mû par seize voiles fêtera ses 100 ans jour pour jour à Granville le 24 juin 2023. "Ce sera une grande fête", conclut Matthieu Alluin.

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