Accueil Actu

Opéra: Aix s'ouvre sur un "Don Giovanni" réglé par Tcherniakov façon drame familial

Le 62e Festival d'Aix-en-Provence s'est ouvert jeudi soir avec un "Don Giovanni" de Mozart confié à la nouvelle coqueluche du théâtre lyrique européen, le Russe Dmitri Tcherniakov, qui a transformé cet opéra en drame familial bien réglé à défaut d'être très lisible.

Cette nouvelle production va traverser toute la programmation d'Aix 2010, avec dix représentations programmées jusqu'au 20 juillet, avant d'être donnée ultérieurement au Teatro Real de Madrid, à la Canadian Opera Company de Toronto et au Bolchoï de Moscou, coproducteurs du spectacle.

La chaîne de télévision franco-allemande Arte et Radio Classique retransmettront en direct du théâtre de plein air de l'Archevêché la représentation du 5 juillet (21h30).

Tcherniakov, 40 ans, s'est fait connaître en France avec deux réalisations à Paris: un "Eugène Onéguine" de Tchaïkovski très tchékhovien dans sa finesse et sa force psychologiques (Palais Garnier, 2008), puis un "Macbeth" de Verdi comme télétransporté chez les Ceaucescu (Opéra Bastille, 2009).

A Aix, le metteur en scène moscovite a de nouveau travaillé avec une grande liberté, à partir du livret de Da Ponte sur lequel Mozart a composé son "dramma giocoso" créé à Prague en 1787.

Chez Tcherniakov, toute l'action de "Don Giovanni" se déroule dans la vaste bibliothèque lambrissée de la demeure du Commandeur, patriarche d'une grande famille bourgeoise contemporaine: Elvire, l'épouse bafouée du séducteur, est la cousine de Donna Anna, dont Zerline est la fille d'un premier lit, tandis que Leporello est un parent du héros...

Le spectacle ne fait pas l'unanimité, comme l'attestent les huées qui ont fusé le soir de la première. Il faut dire que le metteur en scène n'y va pas avec le dos de la cuiller. Il y a du "Festen" (le film de Thomas Vinterberg) dans ce dynamitage en règle de la famille, où l'on rit ou pleure de manière vraiment très appuyée, et où les femmes sont hystériques sinon nymphomanes face à un Don Giovanni monté sur ressorts.

Tcherniakov leste son spectacle de silences très théâtraux et affale violemment le rideau entre les scènes, en donnant au spectateur des indications de temps ("cinq jours plus tard"...), comme dans un téléfilm. Au risque de rompre la fluidité de la dramaturgie musicale mozartienne.

Et si la direction d'acteurs est d'une précision vertigineuse, le spectateur pourra avoir du mal à suivre Tcherniakov dans tous ses cheminements intellectuels. Qui est ce Commandeur qui revient à la fin ? Un comédien payé par le clan pour punir Don Juan, dont l'abattement a finalement rejailli sur toute la communauté ?

Les chanteurs, en tout cas, sont scéniquement très investis, à commencer par le Don Giovanni du baryton danois Bo Skovhus, irrésistible en vieux beau décoiffé, quoique vocalement fatigué. Le Leporello ironique, façon dandy à mèche, du baryton-basse américain Kyle Ketelsen est un régal. Malheureusement, tous ses comparses n'ont pas son aura vocale, notamment chez les femmes.

La fosse, elle, est un baume pour l'oreille. Louis Langrée y dirige d'un geste sûr, toujours en quête du tempo et de la nuance justes, une formation sur instruments anciens qui est tout simplement sans rivale connue chez Mozart: l'Orchestre baroque de Fribourg (Allemagne). Cordes frémissantes, vents fruités et aériens: un ange passe dans la douce nuit provençale.

À la une

Sélectionné pour vous